1941

Maurice Lime

Cellule 8 – 14e rayon
chapitre 14

1941

14

 

La réunion des anarcho-syndicalistes avait été houleuse ; des fusillades de Moscou venaient de jeter la consternation dans le monde ouvrier. Lucien rentre à pied, le visage dur, agité par tous ces problèmes.

Aline n'est pas encore revenue, mais ce n'est pas possible qu'elle ne revienne pas. L'épreuve est dure mais nécessaire. On ne fait pas des ressorts avec du plomb ; si elle succombe à cette première difficulté, ce n'est pas la compagne qu'il lui faut.

De toute façon, il veut voir clair, quelle que soit la décision qu'il aura à prendre ensuite, même si c'est la fin. Systématiquement, il fréquente les réunions les plus diverses, lit les journaux les plus opposés. Assez de cette apathie veule, de ce glissement à l'exclusion.

Sur le trottoir opposé de l'avenue mal éclairée, il venait de remarquer une jeune femme qui se retournait fréquemment comme si elle craignait d'être suivie. Arrivée au carrefour, elle s'arrête ne sachant trop où aller.

Surpris, il reconnaît la silhouette de Marthe Elle aussi vient de le reconnaître et traverse hâtivement comme si elle fuyait un danger.

– Je suis contente de t'avoir trouvé. (Elle lui prend le bras.) Emmène-moi, j'ai peur de rentrer.

– Peur de quoi  ? demande Lucien étonné. Le comportement bizarre de Marthe l'aide è ne pas céder à un restant de tendresse.

– Il m'attend dans ma rue, je l'ai aperçu à temps avant de m'engager.

– Qui  ?

– Citard.

– Tiens, tiens, c'est fini avec lui  ? Il voudrait te faire servir pour ses petites combines  ? Je m'en doutais. Tu choisis mal tes amis, Marthe.

– Lucien, ne me laisse pas.

– Viens, on va voir ça de près, tu marcheras devant comme si de rien n'était.

Elle hésite  :

– Il est toujours armé.

– T'en fais pas.

– Lucien...

– Allons, pas d'histoires, va.

Elle part devant, d'abord hésitante ; Lucien la suit à une vingtaine de pas. Par grandes pulsations, le sang chasse dans ses veines, toute fatigue a disparu. C'est stupide ce qu'il fait là, mais rien ne pourrait l'arrêter.

La rue est sombre. Plus personne. Serait-il parti  ? Il en ressent une déception.

Mais au moment où Marthe passe devant le chantier de charbon, un homme se dégage du porche et la saisit au bras.

– Bonsoir Pépé. Il y a longtemps que je t'attends ; tu sais bien que je m'ennuie après toi.

– Lâche-moi, je t'ai dit que c'était fini.

– Tout doux, on ne me laisse pas tomber aussi facilement. Il y a du monde qui vient ; si tu ne veux pas te compromettre, sois sage.

Il se tait pour laisser passer, en tenant toujours Marthe par les poignets contre lui.

Lucien s'arrête face à face, plein de menaces dans un calme apparent.

– Alors, voilà que tu veux implanter tes mœurs de maquereau chez nous, à ce qu'il me semble  ? Nous allons pouvoir régler un petit compte. Lâche cette femme.

Il les contourne lentement, surveillant les moindres gestes de Citard. Celui-ci, pris d'une terreur animale devant cet ennemi sorti brusquement de la nuit, cherche à s'abriter derrière Marthe.

Un bond, et la bataille commence, bataille sans pitié. Lucien est déchaîné ; tout ce qu'il a accumulé de haine pendant des années de vexations se libère. Citard qui s'est ressaisi résiste avec une technique sournoise. Il réussit à placer quelques coups bien portés à son adversaire trop emballé. Lucien a l'arcade sourcilière fendue et sa gencive saigne, mais il ne ressent aucune douleur ; au contraire, ce ruissellement chaud sur sa joue et le goût du sang dans la bouche l'exaltent. Pour la première fois, il ressent la volupté du carnage. Anéantir cette crapule. Il frappe, frappe... les bras lui sont lourds, la résistance devant lui faiblit, il frappe toujours. Le crever  !

Une fois de plus, Lucien trop imprudent va à terre ; mais il sait qu'il l'aura, il faut qu'il 1'ait. L'autre a un recul et doit chercher son arme. Lucien déjà debout ne lui en laisse pas le temps. D'un coup de pied, il vise bas. Manqué  ! De nouveau, il est sur lui et cette fois, avant que Citard puisse se dérober, il l'empoigne sous les aisselles et avec sa tête comme bélier, poussant chaque fois un halètement rauque, fonce une fois, deux fois dans la gueule exécrée. Des cartilages craquent ; en masse lourde, Citard s'affaisse.

Le crever  ! En proie à la folie du sang, Lucien lève le talon ; faire rentrer cette vermine en terre. Des cris stridents l'arrêtent.

Maintenant seulement, il entend les gens de la maison d'en face qui lui crient après. Marthe n'est plus là ; elle s'était enfuie dès le début de la bataille. Les lumières se sont allumées à plusieurs fenêtres. Une femme affolée se lamente  :

– Si ce n'est pas malheureux de voir des voyous pareils.

On le menace d'aller chercher la police s'il ne file pas aussitôt.

Peu à peu, sa tête se dégage ; c'est presque de la surprise qu'il ressent d'avoir la réprobation de ces gens contre lui.

S'adressant à la femme qui continue à se lamenter, il lui crie  :

– Si vous saviez quelle canaille c'est, vous ne le plaindriez pas, c'est un bandit qu'il faudrait supprimer  !

Un court silence de surprise se fait. Voyant Citard se dresser péniblement, Lucien, du pied, le renvoie à terre.

– T'as de la veine, salope. Un bon conseil, tiens-toi à carreau, sinon je saurai te trouver et ce jour-là j'aurai moi aussi mon pétard.

L'autre, vaincu, se relève et part sans mot dire en s'essuyant avec son mouchoir. Il aura sa revanche.

Sur l'avenue, Lucien retrouve Marthe. Elle avait attendu au coin de la rue l'issue de la lutte, partagée entre l'inquiétude des suites possibles de cette affaire et sa passion de femelle sensuelle, avide des batailles de mâles. Le voyant plein de sang, elle veut s'empresser affectueusement.

– T'as mal  ? Viens à la maison.

– Ce n'est pas ton affaire que je viens de régler, c'est la mienne ; tu peux rentrer maintenant. Salut.


Il pleut. Dans le vestiaire, les ouvriers ne se hâtent pas pour sortir. Entassés entre les rangées d'étroits placards métalliques, ils discutent de choses et d'autres en enlevant leur cotte de travail.

Autour de Lucien, il y a un silence gêné. L'incroyable nouvelle de son exclusion a couru ; les copains ont vu l'accrochage entre lui et Adrien ce matin à l'atelier.

Lucien, les traits tirés, d'un geste habituel vérifie s'il n'oublie pas de papier compromettant dans les poches de ses bleus. Quelle journée  !

Hier soir, à la cellule, son exclusion avait été votée sur la proposition d'un responsable de la région, venu spécialement pour cette opération, sans que personne n'ose s'élever contre. Il s'était mal défendu. Au lieu de poser le problème politique, quitte à ne pas être compris par tous ces nouveaux venus, il s'était contenté d'attaquer Citard. Cela renforça l'impression piteuse d'une rancune personnelle.

Le problème politique de la dégénérescence du parti. Mais avait-il le droit de jeter le trouble dans la conscience de tous ces jeunes militants, alors que lui-même n'était pas encore arrivé à trouver une solution  ?

Ce matin, Adrien, tout imbu de l'importance de son rôle de secrétaire de cellule, était venu le sommer de quitter l'usine, sinon le parti se verrait dans l'obligation de mener campagne contre lui. Lucien avait refusé net.

Bientôt, aux regards qui se dérobaient, aux silences qui se faisaient sur son passage, il comprit que la cellule appliquait les directives, qu'elle cherchait à organiser sa mise en quarantaine.

La méchanceté et les rancœurs ne tardèrent pas à monter à la surface.

Au restaurant, l'ex-garagiste, une recrue de la dernière heure, venue au parti par dépit de ne pas avoir été nommé chef d'équipe, avait parlé bien fort de traître et de vendu. Bien entendu, il s'adressait aux autres et avait bien soin de ne pas préciser, mais tout le monde savait que c'était pour Lucien.

Pour être tranquille, il serait forcé d'aller manger ailleurs.

Déjà, en sortant de l'usine, un petit gars que Robert avait amené aux Jeunesses, était venu lui siffler l'Internationale sous le nez. Il sifflait faux d'ailleurs.

Tout cela était grotesque, mais dans l'atmosphère tendue de méfiance, appuyées par le prestige du parti auquel Lucien avait tant contribué, ces attaques devenaient des silex lancés à toute volée. Un de ces jours, il ne pourra pas accepter une provocation par trop odieuse ; ce sera la bagarre et le patron, trop heureux de se défaire d'une mauvaise tête, lui donnera son compte.

Personne sur qui s'appuyer. Si au moins le « prophète » avait encore été là. Lucien ferme son placard.

– Salut les copains.

– Salut Lucien.

S'efforçant de paraître calme, il échange des poignées de main, mais il sent combien les gars sont mal à l'aise ; ils ne tiennent pas du tout à être mêlés à ces histoires de cellule.

Le chaudronnier refuse  :

– Tu sais bien que ce n'est plus possible.

Lentement, Lucien laisse tomber sa main  :

– Tu comprendras plus tard et tu regretteras.

Au bout de la rangée, Robert fouille au plus profond de son placard. De toute la journée, il a évité de le rencontrer. Ils ne se parlent plus depuis l'accrochage au sujet d'Aline. A la cellule, il fut le seul avec Adrien pour soutenir le responsable demandant son exclusion.

Cet après-midi, Pillot, rencontré par hasard aux chiottes et qu'il sait en désaccord avec la politique actuelle du parti lui avait tendu sa main mutilée.

« Mon pauvre Lucien, tu ne m'en voudras pas de ne plus te parler, mais je ne me sens pas la force de me mettre toute la cellule à dos. Tu es fort, toi, tu le supporteras et un jour le parti reconnaîtra ses torts. »

Et vite, il avait filé pour ne pas être vu avec lui.

Ainsi, personne.

La sortie est violemment éclairée. Tous les yeux sont fixés sur lui, une sourde hostilité tapie dans les recoins ; l'animal en lui, flairant le danger, se cabre ; il doit faire un effort pour franchir cet espace.

Dehors, à la lumière incertaine des lampes de la rue, des ouvriers lisent des papiers. Quelques feuilles traînent dans la boue, une distribution de tracts.

Inquiet, Lucien en ramasse un. Ni en-tête, ni signature et le papier trop souillé est illisible. Le froid le pénètre, il vient d'y voir son nom. Hâtif, il en ramasse un autre et se tourne vers la lumière pour lire.

Dès les premières phrases, le dénonçant en termes injurieux comme traître à la classe ouvrière, il ne lit plus, ses yeux parcourent la feuille sans rien voir.

Fini, tout est fini, lamentablement fini.

Il recommence à lire en s'efforçant de suivre ; il doit savoir, savoir jusqu'au bout. Le tract n'est pas tiré à la polycopie, mais imprimé à la « lino » ; ça vient donc de la « Région ». On l'accuse de s'être introduit dans les organisations ouvrières pour les désagréger par des frictions intérieures, des discussions trotskystes, d'avoir calomnié des camarades pour « arriver », de s'être livré à des provocations et même d'avoir trempé dans le vol d'une machine à polycopier.

Après sa rixe avec Citard, il s'attendait bien à être exclu, mais il croyait que malgré tout on le ferait avec regret, en y mettant des formes.

Que faire  ? Il n'a pas de position d'ensemble à opposer au parti. Ses critiques mêmes ne sont-elles pas exagérées  ? Dans ces conditions, peut-il lutter contre le parti sans devenir réellement un traître  ?

Et les autres qui sont là et qui attendent. Peut-être craignent-ils une bagarre avec les distributeurs, ou bien l'espèrent-ils pour qu'avec violence il se lave de ces monstrueuses accusations. Prenant l'allure de celui que cela ne touche pas, il hausse les épaules, met le tract dans sa poche et dit  :

– Ce n'est pas fort; la calomnie n'a jamais donné de bons résultats.

Puis il s'en va dans un lourd silence. Mais en lui quelque chose est rompue ; la limite de résistance a été dépassée.

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