1939


Œuvres – janvier 1939

Léon Trotsky

Pour Grynszpan
Contre les pogromistes fascistes et les brigands staliniens

30 janvier 1939


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Il est clair pour toute personne, même peu familiarisée avec l'histoire, que la politique des gangsters fascistes provoque directement et quelquefois délibérément des actes terroristes. Ce qui est le plus étonnant, c'est qu'il n'y ait eu qu'un seul Grynszpan [1]. Sans aucun doute, le nombre de ces actes augmentera.

Nous, marxistes, considérons la tactique du terrorisme individuel comme inopérante pour les tâches de la lutte libératrice du prolétariat ou des peuples opprimés. Un seul héros isolé ne peut pas remplacer les masses. Cependant nous ne comprenons que trop bien le caractère inévitable de ces actes convulsifs de désespoir et de vengeance. Toutes nos émotions, toute notre sympathie vont aux vengeurs qui se sacrifient, même s'ils n'ont pas trouvé la voie juste. Notre sympathie est d'autant plus grande que Grynszpan n'est pas un militant politique, mais un jeune, inexpérimenté, presque un enfant, dont le sentiment d'indignation a été l'unique conseiller.

Arracher Grynszpan des mains de la justice capitaliste, laquelle est capable de le décapiter pour mieux servir la diplomatie capitaliste, c'est le devoir élémentaire, immédiat de la classe ouvrière internationale.

La campagne stalinienne

Ce qui est le plus révoltant dans sa stupidité policière et sa bassesse inouïe, c'est la campagne actuellement menée sur ordre du Kremlin dans la presse stalinienne internationale. On essaie de le dépeindre comme un agent des nazis ou un agent des trotskystes liés aux nazis [2]. Fourrant dans le même sac le provocateur et sa victime, les staliniens prêtent à Grynszpan l'intention de créer un prétexte favorable à la politique pogromiste de Hitler.

Que dire de ces journalistes vénaux qui n'ont plus le moindre vestige de honte ? Depuis le début du mouvement socialiste, la bourgeoisie a de tout temps attribué toute démonstration violente d'indignation, et particulièrement les actes terroristes, à l'influence pestilentielle du marxisme. Sur ce point comme sur d'autres, les staliniens ont hérité des traditions les plus ignobles de la réaction. La IVe Internationale doit être à juste titre fière que les rebuts réactionnaires, staliniens compris, associent automatiquement à la IVe Internationale toute action ou protestation courageuse, toute explosion d'indignation, tout coup porté aux bourreaux. Il en était de même pour l'Internationale au temps de Marx.

Nous sommes naturellement liés par les liens d'une solidarité morale ouverte à Grynszpan et non à ses geôliers " démocratiques " ou aux calomniateurs staliniens qui ont besoin du corps de Grynszpan pour étayer, même partiellement et indirectement, les verdicts de la justice de Moscou. La diplomatie du Kremlin, complètement dégénérée, essaie en même temps d'utiliser cet " heureux " incident pour renouer ses intrigues en vue d'un accord de réciprocité international entre les divers gouvernements, y compris ceux de Hitler et de Mussolini, pour l'extradition mutuelle des terroristes [3]. Attention, maîtres faussaires ! L'application de pareille loi nécessiterait la remise immédiate de Staline entre les mains d'une douzaine de gouvernements étrangers !

Les staliniens ont glissé dans l'oreille de la police que Grynszpan fréquentait des " réunions de trotskystes ". Malheureusement, ce n'est pas vrai, car, s'il avait circulé dans le milieu de la IVe Internationale, il aurait trouvé une issue toute différente et plus efficace à son énergie révolutionnaire. Ils deviennent rares les gens qui soient même capables de s'indigner contre l'injustice et la bestialité. Mais ceux qui, comme Grynszpan, sont capables d'agir conformément à ce qu'ils pensent, prêts au sacrifice de leur vie, sont le précieux levain de l'humanité.

Trouvez une autre voie !

Du point de vue moral - et non pour ses méthodes d'action - Grynszpan peut servir d'exemple à tout jeune révolutionnaire. Notre solidarité morale avec Grynszpan nous donne doublement le droit de dire à tous les Grynszpan possibles, à tous ceux qui sont capables de se sacrifier dans la lutte contre le despotisme et la bestialité : Trouvez une autre voie ! Ce n'est pas un vengeur isolé qui peut libérer les opprimés, mais seulement un grand mouvement révolutionnaire des masses, qui ne laissera rien subsister du système de l'exploitation de classe, de l'oppression nationale et de la persécution raciale.

Les crimes sans précédent du fascisme créent une soif de vengeance parfaitement justifiée. Mais l'ampleur de ses crimes est si monstrueuse que cette soif ne peut être étanchée par l'assassinat de bureaucrates fascistes isolés. Pour cela, il faut mettre en mouvement des millions, des centaines de millions d'opprimés à travers le monde, en les menant à l'assaut contre les bases de la vieille société. Seul le renversement de toutes les formes d'esclavage, la complète destruction du fascisme, seul l'exercice de l'impitoyable justice du peuple contre les bandits et gangsters contemporains peuvent apporter une satisfaction réelle à l'indignation du peuple. Telle est précisément la tâche que s'est assignée la IVe Internationale. Elle nettoiera le mouvement ouvrier de la plaie du stalinisme. Elle organisera dans ses rangs l'héroïque jeune génération. Elle fraiera le chemin vers un avenir plus précieux et plus humain.


Notes

[1] Herschl Grynszpan (1922-19??) était un jeune Juif polonais qui, le 7 novembre 1938, dans un geste de protestation contre le sort des Juifs en Allemagne, avait abattu à Paris le conseiller d'ambassade von Rath. Son geste avait servi de prétexte à la vague de pogroms connue sous le nom de " Nuit de Cristal ".

[2] On peut se reporter à ce sujet aux commentaires de l'Humanité des 9 et 10 novembre où il est affirmé notamment que Grynszpan était en contact avec les trotskystes.

[3] C'était au lendemain de l'assassinat à Marseille du roi Alexandre de Yougoslavie que Maxime Litvinov, représentant de l'U.R.S.S. à la S.D.N. avait proposé des accords contre le terrorisme et obtenu le 10 décembre 1934 un du conseil pour une " aide mutuelle contre le terrorisme ", ce que Trotsky avait relevé à l'époque et vigoureusement souligné à plusieurs reprises lors des procès de Moscou et des accusations de " terrorisme " lancées contre lui.


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