1938

Révolution et contre-révolution en Espagne, de Felix Morrow, reste la meilleure analyse marxiste de la révolution espagnole de 1936-1937 et de son issue tragique.
E. Mandel (1977)


Révolution et contre-révolution
en Espagne (1936-1938)

Felix  Morrow

ch. VII – Le programme du gouvernement de coalition catalan


Le 7 septembre 1936, dans un discours critiquant la coalition de Madrid avec la bourgeoisie, Nin avait lancé le mot d'ordre " A bas les ministres bourgeois ", et la foule avait hurlé d'enthousiasme.  Mais dès le 18 septembre, une résolution du Comité central du P.O.U.M. acceptant la coalition, paraissait dans la Batalla :

" Aujourd'hui comme toujours, le Comité central croit que ce gouvernement doit être exclusivement composé de représentants de partis ouvriers et d'organisations syndicales.  Mais puisque les autres organisations ouvrières ne partagent pas ce point de vue, nous voulons laisser la question ouverte, d'autant que le mouvement républicain de gauche (catalan) est d'une nature profondément populaire (ce qui le distingue radicalement du mouvement républicain de gauche espagnol) et que les masses ouvrières et les sections ouvrières qui en forment la base se meuvent irréversiblement vers la révolution, influencées par les organisations et les partis prolétariens.  L'important, c'est le programme et l'assurance de l'hégémonie du prolétariat. Il faut être clair sur un point : le nouveau gouvernement doit faire une nouvelle déclaration de principes inattaquable, affirmant son intention de transformer l'impulsion des masses en légalité révolutionnaire, de la diriger vers la révolution socialiste.  Quant à l'hégémonie prolétarienne, la majorité absolue de représentants ouvriers la rendra tout à fait réelle. "

Le P.O.U.M. transformait ainsi en une nuit la direction de l'Esquerra, composée de politiciens bourgeois endurcis par vingt à trente années de luttes contre le prolétariat, en " mouvement d'une nature profondément populaire  ". Et le P.O.U.M. ajoutait à ce tour de passe-passe le principe stratégique jusqu'alors inconnu selon lequel le moyen de gagner les ouvriers et les paysans de l'Esquerra qui évoluaient vers la gauche, c'était de collaborer au gouvernement avec leurs dirigeants bourgeois !

"  La classe ouvrière ne peut pas tout simplement s'emparer de la vieille machine d'Etat et la faire tourner à son profit ", avait dit Marx.  C'était la grande leçon de la Commune de Paris : " Non pas, comme par le passé, transférer la machine bureaucratique et militaire d'une main à l'autre, mais la briser.  C'est la condition préalable à toute véritable révolution populaire sur le continent.  Et c'est ce que nos héroïques camarades de Paris ont tenté. " Qu'est-ce qui remplacera la machine d'Etat brisée ? Sur ce point, celui fondamental de la révolution, Lénine et Trotsky ont pleinement développé la maigre expérience de la Commune.  Il faut détruire le parlementarisme.  Des comités ouvriers dans les usines, paysans sur la terre, de soldats à l'armée surgissent à sa place, se centralisent en soviets locaux, régionaux et enfin nationaux.  Le nouvel Etat, un Etat ouvrier, est ainsi fondé sur la représentation des travailleurs industriels, ce. qui prive automatiquement la bourgeoisie du droit de vote, sauf si, une fois le pouvoir ouvrier consolidé, les bourgeois entrent individuellement dans la production et sont autorisés à participer à l'élection des soviets.  Entre l'ancien Etat bourgeois et le nouvel Etat ouvrier, il existe un abîme que la bourgeoisie ne peut franchir pour reprendre le pouvoir qu'en renversant l'Etat ouvrier.  Tel était le principe fondamental, l'essence de l'expérience accumulée d'un demi-siècle de lutte révolutionnaire que le P.O.U.M. violait en entrant dans la Generalidad [1]. Le président Companys lui remit les ministères qui lui revenaient.  Le nouveau cabinet ne fit que poursuivre le travail de l'ancien, et il pourrait comme lui être révoqué et remplacé par un autre cabinet plus réactionnaire.  Sous la couverture du cabinet P.O.U.M.-C.N.T.-P.S.U.C.-Esquerra, la bourgeoisie pourrait démanteler l'offensive révolutionnaire, rassembler ses forces éparpillées et reprendre, le moment venu, tout le pouvoir avec l'aide des réformistes.  Pour cela il n'était même pas nécessaire que la bourgeoisie participe au cabinet.  Il y avait eu en Allemagne, en Autriche, en Angleterre des cabinets " entièrement ouvriers " qui avaient, de ce fait même, permis à la bourgeoisie de se tirer de situations critiques, puis de chasser les ministres ouvriers.

L'Etat ouvrier, la dictature du prolétariat, ne peut exister tant que le vieil Etat bourgeois n'est pas détruit.  Seule l'intervention politique directe des masses, par le biais des conseils d'usines et de villages (soviets), quand le ou les partis ouvriers déterminés à renverser l'Etat bourgeois y détiennent la majorité lui permet d'exister.  Telle est la contribution théorique fondamentale de Lénine.  Néanmoins, c'est précisément cette conception que le P.O.U.M. révisa.  Dans le discours même où Nin avait appelé à la démission des ministres bourgeois, il développait une conception qui ne pouvait conduire qu'à la préservation de l'Etat bourgeois :

 " Dictature du prolétariat ! Une autre conception qui nous distingue des anarchistes.  La dictature du prolétariat, c'est l'autorité exercée par la classe ouvrière.  En Catalogne, nous pouvons affirmer que la dictature du prolétariat existe déjà (applaudissements)... La F.A.I. a récemment lancé un manifeste proclamant qu'elle s'opposerait à toute dictature, quel que soit le parti qui l'exerce.  Nous sommes d'accord.  La dictature du prolétariat ne peut être imposée par un seul secteur de la classe ouvrière, mais par la classe tout entière, absolument toute entière.  Aucun parti ouvrier, aucun syndicat n'a le droit d'exercer une dictature.  Sachez que si la C.N.T. ou le P.C. ou le P.S. voulaient imposer la dictature d'un parti, ils nous affronteraient.  La dictature du prolétariat doit être le fait de tous. " (La Batalla, 8 septembre 1936.)

Car Nin substituait ici à la dictature du prolétariat, forme d'Etat reposant sur les vastes fondations du réseau des conseils ouvriers, paysans et soldats dans l'industrie, à la campagne et dans l'armée une conception entièrement différente : celle d'un accord au sommet entre les directions des organisations ouvrières pour assumer ensemble les responsabilités gouvernementales.  C'est faux, et cela n'a rien à voir avec la conception marxiste de la dictature du prolétariat ! Comment la dictature du prolétariat pourrait-elle être exercée avec les démocrates staliniens et les sociaux-démocrates partisans de la démocratie bourgeoise ? Comment les accords de partis pourraient-ils se substituer au vaste réseau indispensable des conseils ouvriers ?

Le 19 juillet avait confirmé la prédiction léniniste selon laquelle toute véritable révolution donne le jour à des organes de double pouvoir : les comités des milices, les comités d'approvisionnement, les détachements ouvriers, etc.  La stratégie léniniste veut que ces organes de double pouvoir soient centralisés nationalement, en un centre qui s'emparerait du pouvoir d'Etat.  Lénine avait appelé la dissolution des organes de double pouvoir, en Allemagne en 1919 par exemple, " la liquidation de la révolution ".

Ce souvenir désagréable conduisit les leaders du P.O.U.M. à déclarer en annonçant leur entrée à la Generalidad .

" Nous sommes dans une phase de transition pendant laquelle le cours forcé des événements nous a contraint à collaborer directement au conseil de la Generalidad aux côtés d'autres organisations ouvrières. [... ] La représentation directe du nouveau pouvoir prolétarien surgira des comités ouvriers, paysans et soldats dont nous appuyons la formation. "

Mais c'était le chant du cygne des comités de double pouvoir.  Car l'une des premières mesures du nouveau cabinet de la Generalidad fut de dissoudre tous les comités révolutionnaires issus du 19 juillet.

Le Comité central des milices fut dissout, et ses pouvoirs retournèrent aux ministres de la Défense et de l'intérieur.  Les milices locales et les comités antifascistes, constitués presque invariablement d'ouvriers, qui avaient dirigé villes et villages furent dissouts et remplacés par des administrations municipales composées selon les mêmes proportions que le cabinet (trois membres de l'Esquerra, trois de la C.N.T., deux du P.S.U.C., et un pour le syndicat paysan, le P.O.U.M., et Accio catala, l'organisation de l'aile droite de la bourgeoisie).  Puis, pour s'assurer qu'aucun organe révolutionnaire n'avait été oublié. on publia un décret additionnel qui mérite d'être cité intégralement :

 "  Article 1 : Tous les comités locaux sont dissouts dans toute la Catalogne, quel que soit le titre ou le nom qu'ils se donnent, de même que tous les organismes locaux qui auraient pu surgir pour renverser le mouvement subversif dans des buts culturels, économiques ou autres.

Article 2 : La résistance à la dissolution sera considérée comme un acte fasciste, et ses instigateurs seront livrés aux tribunaux de la justice populaire. " (Décrété le 9 octobre 1936.)

La dissolution des comités fut le premier pas important de la contre-révolution.  Elle fit disparaître le danger naissant des soviets, et permit à l'Etat bourgeois de commencer à retrouver, à tous les niveaux, le pouvoir échappé de ses mains le 19 juillet.  Complètement désorienté, le P.O.U.M. ne tenta même pas d'harmoniser son appel antérieur à la constitution de comités avec l'admission de leur dissolution, deux semaines plus tard.  D'autre part le parlement, outil traditionnel de la bourgeoisie, resta entre ses mains.  Car le P.O.U.M. n'avait même pas obtenu en échange de sa participation au gouvernement, un décret dissolvant le parlement.  Au contraire, les décrets financiers du nouveau cabinet comportaient l'article habituel de vérification par le parlement catalan.  Le parlement est mort, assurait le P.O.U.M. aux travailleurs.  Mais le gouvernement dans lequel il siégeait n'en disait pas autant.  A vrai dire, à l'inverse de Caballero, Companys n'osa pas convoquer le parlement pendant de nombreux mois – néanmoins cet instrument légal de la domination bourgeoise restait intact.  Le 9 avril 1937, après la réunion de la députation parlementaire pendant la crise ministérielle, la C.N.T., apeurée, retourna au gouvernement.  Et Companys ayant défait les ouvriers après les journées de mai, réunit ce même parlement dont le P.O.U.M. avait certifié la mort.

Le 27 octobre 1936, un autre pas important dans la consolidation de l'Etat bourgeois fut franchi sous la forme d'un décret désarmant les travailleurs.

" Article 1 : Toutes les armes longues (fusils, mitrailleuses, etc.) qui se trouvent entre les mains des citoyens seront remises aux municipalités ou récupérées par elles dans les huit jours qui suivront la publication de ce décret. Ces armes seront déposées au quartier général de l'artillerie et au ministère de la Défense de Barcelone pour les besoins du front.

Article 2 : A la fin de la période définie ci-dessus, ceux qui garderont de telles armes seront considérés comme fascistes et jugés avec la rigueur que leur comportement implique. " (La Batalla, 28 octobre 1936.)

Le P.O.U.M. et la C.N.T. publièrent ce décret sans un mot d'explication pour leurs partisans !

Ainsi, l'Etat bourgeois était entièrement sauvé.  Le P.O.U.M., utilisé pendant les mois critiques, fut chassé du gouvernement le 12 décembre 1936, lors d'une réorganisation du cabinet.  La C.N.T., compte tenu du grand nombre de ses partisans, servit plus longtemps, surtout parce qu'elle s'était de plus en plus adaptée à la domination de la bourgeoisie, ce qui lui valut de n'être chassée qu'en juillet de l'année suivante.  Mais le pouvoir que le P.O.U.M. et la C.N.T. avaient permis au gouvernement de s'arroger restait entre ses mains.

Le programme économique de la coalition

Le P.O.U.M. avait justifié son entrée au gouvernement non seulement par la " majorité ouvrière " de celui-ci, mais par " l'orientation socialiste " de son programme économique.  C'était là un critère absolument erroné, car le marxisme constituait le préalable nécessaire de l'économie socialiste.

En 1917, les bolcheviks étaient même prêts à tolérer pendant un temps, sur la base de l'Etat ouvrier, l'existence de l'industrie privée dans certains domaines, mais modifiée par le contrôle ouvrier sur la production.  Toutefois, la coalition catalane ne prit aucune mesure dans les domaines économiques où les bolcheviks étaient intervenus en premier lieu, la nationalisation des banques et de la terre.

Dans l'Espagne arriérée comme ailleurs, le capital financier domine toutes les autres formes de capital.  Cependant, tout ce que la coalition accorda, au point 8 de son programme économique, ce fut

" le contrôle ouvrier sur les établissements bancaires, jusqu'à leur nationalisation ". Ce contrôle ouvrier revenait simplement, en pratique, à empêcher la distribution de fonds aux sympathisants fascistes et aux personnes non autorisées.  Le " jusqu'à " repoussait indéfiniment la nationalisation des banques, – qui d'ailleurs ne fut jamais réalisée.  Cette importante restriction signifiait, comme les mois qui suivirent le prouvèrent, que l'industrie collectivisée était à la merci de ceux qui pouvaient refuser les crédits.  C'est précisément par ce biais là que l'Etat bourgeois allait, mois après mois, rogner le pouvoir économique de la classe ouvrière.

Les bolcheviks avaient nationalisé la terre, et en avaient donné le contrôle aux soviets locaux : c'était la fin de la propriété privée de la terre.  Le paysan n'était pas obligé d'entrer dans les collectivités, mais il ne lui était plus possible d'acheter et de vendre la terre, et aucun créancier n'avait le droit de la saisir [2].

Le programme catalan " radical ", " collectivisation des grandes propriétés rurales et respect des petites propriétés agricoles ", cachait en fait une orientation réactionnaire la terre pouvait toujours être achetée ou vendue.  Plus encore en vertu du statut d'autonomie de la Catalogne, le gouvernement central avait le dernier mot sur les problèmes économiques de toute l'Espagne, et il n'autorisait que la saisie des propriétés fascistes.  La coalition " ignora " la contradiction entre les deux décrets.  Le P.O.U.M. n'eut pas le bon sens suffisant, pour la mettre en évidence et contraindre le gouvernement central à reconnaître formellement le décret catalan, ou faire que la Generalidad proclame sa pleine autonomie en matière économique.  Ce qui signifiait : une fois que la bourgeoisie aura retrouvé sa force le décret de Madrid prévaudra.

Un décret long et compliqué fut promulgué le 24 octobre, concrétisant la conception gouvernementale de la " collectivisation des grandes industries, des services publics et des transports ". Avant d'entrer au gouvernement, le P.O.U.M. avait critiqué la " collectivisation " de l'industrie, en faisant ressortir que les syndicats, et même les travailleurs dans les usines prises isolément, considéraient celles-ci comme leur propriété propre.  Le " capitalisme syndicaliste " faisait seulement des usines une forme de coopérative des producteurs, dont les travailleurs se partageaient les profits.  

Mais l'industrie ne pouvait tourner efficacement qu'en tant qu'entité nationale, de pair avec toutes les facilités bancaires et le monopole du commerce extérieur.  Le P.O.U.M. acceptait maintenant cette

" collectivisation ", qui n'était rien d'autre que la mise en place de coopératives de producteurs, et en dépit du fait que toute réelle planification fut impossible sans le monopole sur les banques et sur le commerce, le contrôle du commerce extérieur ", promis, ne fut jamais réalisé.  La proposition du P.O.U.M. d'inclure dans le décret la création d'une " banque industrielle et de crédit de la Catalogne " , pour pourvoir aux besoins et aux exigences de l'industrie "collectivisée ", fut rejetée.  Ainsi, on avait jeté les bases du démantèlement des industries saisies par les travailleurs.

L'arrangement pour dédommager les anciens propriétaires porta un autre coup mortel aux entreprises " collectivisées ". Contrairement à l'opinion courante, les marxistes-révolutionnaires n'excluent pas d'avance le problème de l'indemnisation.  Si la bourgeoisie ne devait pas résister, Lénine lui offrait une compensation partielle.  Le P.O.U.M. avait correctement estimé que la bourgeoisie espagnole, si elle n'était pas déjà tournée vers Franco, n'avait – dans la sphère loyaliste – pas d'autre solution que d'accepter la possibilité de travailler, ou, si elle en était incapable, d'être assistée socialement dans les mêmes conditions que les autres travailleurs (le problème du dédommagement des capitalistes étrangers ne fut pas posé, puisque tout le monde admit à juste titre qu'il devait être reconnu, mais sous couvert de cette formule abstraite correcte, le gouvernement était prêt à " indemniser " les étrangers – en leur rendant leurs usines !).  Le reste de la coalition, anarchistes compris, rejeta la proposition du P.O.U.M. ; des normes d'indemnisation définies ne furent pas davantage fixées.  Les indemnisations – comme c'était le cas pour le capital étranger – ne reposaient pas non plus sur le gouvernement.  Au lieu de cela, le bilan positif inventorié de chaque firme serait " mis au crédit du bénéficiaire " (l'ancien propriétaire) à titre de " compensation sociale ", et " l'indemnisation des propriétaires espagnols serait repoussée à une détermination ultérieure ". En bon français, ceci signifiait que les indemnisations seraient à la charge des entreprises collectivisées, c'est-à-dire des travailleurs, et que leur montant serait fixé plus tard ; une fois son pouvoir rétabli, la bourgeoisie pourrait faire payer à leurs anciens propriétaires les entreprises appartenant aux travailleurs en vertu d'un seul critère : le point qu'elle serait capable. d'imposer aux ouvriers de payer les intérêts du capital total.  Si le gouvernement se renforçait suffisamment, les anciens propriétaires pourraient continuer tout comme avant à toucher leurs coupons et à percevoir leurs dividendes.  Le P.O.U.M. avait considéré à juste titre que ce problème était fondamental mais il restait toutefois dans le gouvernement de coalition.

Le décret prévoyait l'intervention dans chaque usine d'un agent du gouvernement en tant que membre du conseil de l'usine.  Dans toutes les entreprises de plus de 500 ouvriers, le directeur devait être approuvé par le gouvernement.  Une fois élu par les ouvriers dans l'usine, le conseil ouvrier restait en fonction pendant deux ans, sauf au cas où il négligerait complètement ses tâches, ce qui " gelait " la composition politique des conseils, et rendait impossible à un parti révolutionnaire de prendre le contrôle des usines.  Les conseils généraux englobant toute une branche d'industrie étaient encore moins souples, 8 de leurs 12 membres étaient désignés par des dirigeants de l'U.G.T. et de la C.N.T., et ils étaient présidés par des représentants du Gouvernement.  Ces mesures, qui prévenaient toute " révolte de la base ", furent approuvées par tous, y compris par le P.O.U.M.

N'est-il pas évident que le programme économique de la Generalidad ne faisait que reprendre quelques-uns des acquis des travailleurs eux-mêmes, en les combinant avec toute une série de mesures politiques et économiques qui éventuellement les balayerait ? C'est cependant pour cela, et pour un siège au cabinet, que le P.O.U.M. vendit sa chance de diriger la révolution espagnole.  En acceptant globalement le programme du gouvernement, la C.N.T. révéla la banqueroute complète de l'anarchisme comme voie vers la révolution sociale [3].

La politique internationale de la coalition

Comme leurs semblables à Madrid, l'Esquerra et le P.S.U.C. cherchèrent de l'aide du côté de la Société des nations et des " grandes démocraties ". La C.N.T. ne fit guère mieux.  Après la chute du gouvernement Caballero, Juan Peiro déclara naïvement que la C.N.T. avait obtenu l'assurance que le programme modéré du gouvernement n'était destiné qu'à l'usage de l'étrangers [4]. Ceci explique sans doute pourquoi la C.N.T. n'envoya pas de délégations organisées à l'étranger pour faire campagne auprès des travailleurs.

Le P.O.U.M. fut également victime de cette politique opportuniste.  Bien qu'il ait abstraitement compris de façon correcte le rôle international réactionnaire de la bureaucratie soviétique et critiqué le refus de Staline d'envoyer des armes à l'Espagne pendant les trois premiers mois cruciaux, le P.O.U.M. ne sut pas comprendre que la note soviétique du 7 octobre 1936 (" si la violation n'est pas immédiatement arrêtée, elle se considérera libre de toute obligation résultant de l'accord ") ne signifiait pas que l'U.R.S.S. quitterait le comité de non-intervention, et ne garantissait en rien l'envoi de stocks d'armes suffisants pour renverser le courant.

" Il ne fait pas de doute que l'initiative récente du gouvernement soviétique, en brisant le pacte de non-intervention, aura des conséquences politiques extraordinaires. C'est probablement l'événement politique le plus important depuis le début de la guerre civile ", déclara La Batalla.

Pis encore, la perspective du P.O.U.M. était que l'impérialisme français enverrait des armes :

 " Comment le gouvernement français répliquera-t-il à cette nouvelle situation ? Gardera-t-il son attitude de neutralité ? Cela signifierait une impopularité et un discrédit complets.  Blum s'effondrerait au milieu de la réprobation générale... Nous ne croyons pas que Blum commettrait une erreur aussi colossale.  Puisque le seul obstacle à la rectification de sa politique était l'attitude du gouvernement soviétique, le changement de ce dernier devrait entraîner la modification complète de la politique de Blum. " (La Batalla, 11 octobre 1936.)

Sur ce point comme sur les autres, le P.O.U.M. avait perdu le nord.  Ce n'est pas fortuitement qu'il n'envoya aucune délégation faire campagne à l'étranger auprès des travailleurs avancés pendant les mois où il siégea au ministère.


Notes

[1] Ceux qui défendireiit cette violation – les partisans de Lovestone, les socialistes de Norman Thomas, l'I.L.P., etc. – indiquèrent de ce fait la conduite qu'ûs auraient dans une crise révolutionnaire.

[2] Louis Fischer, dont l'impudence fortifie l'ignorance, argumente contre la collectivisation en Espagne en disant quelle survint en Russie plusieurs années après la révolution.  Il laisse de côté ce " petit détail " : le premier décret de Lenine fut la nationalisation de la terre, la lin de la propriété privée à la campagne.

[3] Après les journées de mai, la Generalidad nia la légalité des décrets de collectivisation de l'industrie.

[4] [...] La bourgeoisie internationale refusait d'accéder à nos exigences (en armes). L'heure était tragique : nous devions créer l'impression que les maîtres n'étaient pas les comités révolutionnaires, mais le gouvernement légal. Sans cela nous n'aurions rien obtenu du tout. […] Nous devions nous adapter aux circonstances inexorables du moment, c'est-à-dire accepter la collaboration gouvernementale." (Garcia Oliver, ex-ministre de la Justice, discours à Paris publié par le journal anarchiste l'Espagne et le monde, 2 juillet 1937.)
L'Espagne offre à toutes les nations libérales et déinocratiques du inonde l'occasion d'entreprendre une puissante offensive contre les forces fascistes, et si cela implique la guerre, elles devront l'accepter avant qu'il  ne soit trop lard. Elles ne doivent pas attendre que le fascisme ait perfectionné sa machine de guerre. " (Commissariat à la propagande de la Generalidad, édition officielle anglaise, n' 107, 8 décembre 1936.)
Federica Montseny (dirigeante éminente de la C.N.T.) : " Je crois qu'un peuple aussi intelligent [l'Angleterre] comprendra que l'instauration d'un Etat fasciste au sud de la France [...] irait directement à rencontre de ses intérêts. Le sort du monde aussi bien que l'issue de la guerre dépendent de l'Angleterre. " (Ibid., n' 108, 10 décembre 1936)


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