1881

Rédigé par K. Marx en français fin février-début mars 1881. Publié pour la première fois dans Archives Marx et Engels, Livre Ier, 1924. Conforme au manuscrit. Source: Tome III des Œuvres choisies de Karl Marx et Friedrich Engels publié en 1970 aux Éditions du Progrès, Moscou. Voir la réponse définitive.

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Projet de réponse à Vera Zassoulitch

Karl Marx



1. En traitant la genèse de la production capitaliste, j’ai dit que son secret est qu’il y a au fond « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » (p. 315, colonne I, éd. française du Capital) et que « la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre… Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement. » (l.c.c.IL).
J’ai donc
expressément restreint la « fatalité historique » de ce mouvement aux pays de l’Europe occidentale. Et pourquoi ? Comparez, s’il vous plaît, le chapitre XXXII où l’on lit :

Le mouvement d’élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital… La propriété privée fondée sur le travail personnel… va être supplantée par la propriété privée capitaliste fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat (p. 340, CII).

Ainsi, en dernière analyse, il y a la transformation d’une forme de la propriété privée en une autre forme de la propriété privée. La terre entre les mains des paysans russes n’ayant jamais été leur propriété privée, comment ce développement saurait-il s’appliquer ?

Au point de vue historique le seul argument sérieux plaidé en faveur de la dissolution fatale de la commune des paysans russes, le voici :

En remontant très haut, on trouve partout dans l’Europe occidentale la propriété commune d’un type plus ou moins archaïque ; elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi saurait-elle échapper au même sort dans la seule Russie ?

Je réponds : Parce que, en Russie, grâce à une combinaison de circonstances unique, la commune rurale, encore établie sur une échelle nationale, peut graduellement se dégager de ses caractères primitifs et se développer directement comme élément de la production collective sur une échelle nationale. C’est justement grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu’elle s’en peut approprier tous les acquêts positifs et sans passer par ses péripéties terribles, affreuses. La Russie ne vit pas isolée du monde moderne ; elle n’est pas non plus la proie d’un conquérant étranger à l’instar des Indes Orientales.

Si les amateurs russes du système capitaliste niaient la possibilité théorique d’une telle évolution, je leur poserais la question : pour exploiter les machines, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, etc., la Russie a-t-elle été forcée, à l’instar de l’Occident, de passer par une longue période d’incubation de l’industrie mécanique ? Qu’ils m’expliquent encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d’œil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés de crédit, etc.), dont l’élaboration a coûté des siècles à l’Occident ?

Si au moment de l’émancipation, les communes rurales avaient été de prime abord placées dans des conditions de prospérité normale, si, ensuite, l’immense dette publique payée pour la plus grande partie aux frais et dépens des paysans, avec les autres sommes énormes, fournies par l’intermédiaire de l’État (et toujours aux frais et dépens des paysans) aux « nouvelles colonnes de la société », transformées en capitalistes, — si toutes ces dépenses avaient servi au développement ultérieur de la commune rurale, alors personne ne rêverait aujourd’hui « la fatalité historique » de l’anéantissement de la commune : tout le monde y reconnaîtrait l’élément de la régénération de la société russe et un élément de supériorité sur les pays encore asservis par le régime capitaliste.

Une autre circonstance favorable à la conservation de la commune russe (par la voie de développement), c’est qu’elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste, mais qu’elle a survécu à l’époque où ce système social se présentait encore intact, qu’elle le trouve au contraire, dans l’Europe occidentale aussi bien que dans les États-Unis, en lutte et avec la science, et avec les masses populaires, et avec les forces productives mêmes qu’il engendre. Elle le trouve en un mot dans une crise qui ne finira que par son élimination, par un retour des sociétés modernes au type « archaïque » de la propriété commune, forme où, comme le dit un auteur américain, point du tout suspect de tendances révolutionnaires, soutenu dans ses travaux par le gouvernement de Washington, — « le système nouveau » auquel la société moderne tend, « sera une renaissance (a revival), dans une forme supérieure (in a superior form), d’un type social archaïque ». Donc il ne faut pas trop se laisser effrayer par le mot « archaïque ».

Mais alors il faudrait au moins connaître ces vicissitudes. Nous n’en savons rien.

L’histoire de la décadence des communautés primitives (on commettrait une erreur en les mettant toutes sur la même ligne ; comme dans les formations géologiques, il y a dans les formations historiques toute une série de types primaires, secondaires, tertiaires, etc.) est encore à faire. Jusqu’ici on n’a fourni que de maigres ébauches. Mais en tout cas l’exploration est assez avancée pour affirmer :

    1. que la vitalité des communautés primitives était incomparablement plus grande que celle des sociétés sémites, grecques, romaines, etc., et, a fortiori que celle des sociétés modernes capitalistes ;

    2. que les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement, de milieux historiques point du tout analogues au milieu historique de la commune russe d’aujourd’hui.

En lisant les histoires de communautés primitives, écrites par des bourgeois, il faut être sur ses gardes. Ils ne reculent pas même devant des faux. Sir Henry Maine, par exemple, qui fut un collaborateur ardent du gouvernement anglais dans son œuvre de destruction violente des communes indiennes, nous assure hypocritement que tous les nobles efforts de la part du gouvernement de soutenir ces communes échouèrent contre la force spontanée des lois économiques.1

D’une manière ou d’une autre cette commune a péri au milieu des guerres incessantes, étrangères et intestines ; elle mourut probablement de mort violente. Quand les tribus germaines venaient conquérir l’Italie, l’Espagne, la Gaule, etc., la commune du type archaïque n’existait déjà plus. Cependant sa vitalité naturelle est prouvée par deux faits. Il y en a des exemplaires épars, qui ont survécu à toutes les péripéties du moyen âge et se sont conservés jusqu’à nos jours, par exemple, dans mon pays natal, le district de Trêves. Mais ce qu’il y a de plus important, elle a si bien empreint ses propres caractères sur la commune qui l’a supplantée — commune où la terre arable est devenue propriété privée, tandis que forêts, pâtures, terres vagues, etc., restent encore propriété communale — que Maurer, en déchiffrant cette commune de formation secondaire, put reconstruire le prototype archaïque. Grâce aux traits caractéristiques empruntés de celui-ci, la commune nouvelle, introduite par les Germains dans tous les pays conquis, devenait pendant tout le moyen âge le seul foyer de liberté et de vie populaire. Si après l’époque de Tacite nous ne savons rien de la vie de la commune ni du mode et du temps de sa disparition, nous en connaissons au moins le point de départ, grâce au récit de Jules César. A son temps, la terre se répartit déjà annuellement, mais entre les gentes et tribus des confédérations germaines et pas encore entre les membres individuels d’une commune. La commune rurale est donc issue en Germaine d’un type plus archaïque, elle y fut le produit d’un développement spontané au lieu d’être importée toute faite de l’Asie. Là — aux Indes Orientales — nous la rencontrons aussi et toujours comme le dernier terme ou la dernière période de la formation archaïque.

Pour juger les destinées possibles de la « commune rurale » sous un point de vue purement théorique, c’est-à-dire en supposant toujours des conditions de vie normales, il me faut maintenant désigner certains traits caractéristiques qui distinguent la « commune agricole » des Types plus archaïques.

Et d’abord les communautés primitives antérieures reposent toutes sur la parenté naturelle de leurs membres ; en rompant ce lien fort, mais étroit, la commune agricole est plus capable de s’étendre et de subir le contact avec des étrangers.

Puis, dans elle, la maison et son complément, la cour, sont déjà la propriété privée du cultivateur, tandis que longtemps avant l’introduction même de l’agriculture, la maison commune fut une des bases matérielles des communautés précédentes.

Enfin, bien que la terre arable reste propriété communale, elle est divisée périodiquement entre les membres de la commune agricole, de sorte que chaque cultivateur exploite à son propre compte les champs assignés à lui et s’en approprie individuellement les fruits, tandis que dans des communautés plus archaïques la production se fait en commun et on en répartit seulement le produit. Ce type primitif de la production coopérative ou collective fut, bien entendu, le résultat de la faiblesse de l’individu isolé et non de la socialisation des moyens de production.

On comprend facilement que le dualisme inhérent à la « commune agricole » puisse la douer d’une vie vigoureuse, car, d’un côté, la propriété commune et tous les rapports sociaux qui en découlent rendent son assiette solide, en même temps la maison privée, la culture parcellaire de la terre arable et l’appropriation privée des fruits admettent un développement de l’individualité, incompatible avec les conditions des communautés plus primitives. Mais il n’est pas moins évident que ce même dualisme puisse avec le temps devenir une source de décomposition. A part toutes les influences des milieux hostiles, la seule accumulation graduelle de la richesse mobilière qui commence par la richesse en bestiaux (et admettant même la richesse en serfs), le rôle de plus en plus prononcé que l’élément mobilier joue dans l’agriculture même et une foule d’autres circonstances, inséparables de cette accumulation, mais dont l’exposé me mènerait trop loin, agiront comme un dissolvant de l’égalité économique et sociale, et feront naître au sein de la commune même un conflit d’intérêts qui entraîne d’abord la conversion de la terre arable en propriété privée et qui finit par l’appropriation privée des forêts, pâtures, terres vagues, etc., déjà devenues des annexes communales de la propriété privée. C’est par cela que la « commune agricole » se présente partout comme le type le plus récent de la formation archaïque des sociétés et que dans le mouvement historique de l’Europe occidentale, ancienne et moderne, la période de la commune agricole apparaît comme période de transition de la propriété commune à la propriété privée, comme période de transition de la formation primaire à la formation secondaire. Mais est-ce dire que dans toutes les circonstances le développement de la « commune agricole » doive suivre cette route ? Point du tout. Sa forme constitutive admet cette alternative : ou l’élément de propriété privée, qu’elle implique l’emportera sur l’élément collectif, ou celui-ci l’emportera sur celui-là. Tout dépend de ce milieu historique où elle se trouve placée… Ces deux solutions sont a priori possibles, mais pour l’une ou l’autre il faut évidemment des milieux historiques
tout à fait différents.

3) La Russie est le seul pays européen où la « commune agricole » s’est maintenue sur une échelle nationale jusqu’aujourd’hui. Elle n’est pas la proie d’un conquérant étranger à l’instar des Indes Orientales. Elle ne vit pas non plus isolée du monde moderne. D’un côté la propriété commune de la terre lui permet de transformer directement et graduellement l’agriculture parcellaire et individualiste en agriculture collective, et les paysans russes la pratiquent déjà dans les prairies indivises ; la configuration physique de son sol invite l’exploitation mécanique sur une vaste échelle ; la familiarité du paysan avec le contrat d’artel lui facilite la transition du travail parcellaire au travail coopératif, et enfin la société russe, qui a si longtemps vécu, à ses frais, lui doit les avances nécessaires pour une telle transition. De l’autre côté, la contemporanéité de la production occidentale, qui domine le marché du monde, permet à la Russie d’incorporer à la commune tous les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines.2

Si les porte-parole des « nouvelles colonnes sociales » niaient la possibilité théorique de l’évolution de la commune rurale moderne, on leur demanderait : la Russie a-t-elle été forcée, comme l’Occident, à passer par une longue période d’incubation de l’industrie mécanique pour arriver aux machines, bâtiments à vapeur, aux chemins de fer, etc. ? On leur demanderait encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d’oeil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés par action, etc.) dont l’élaboration a coûté des siècles à l’occident ?

Il y a un caractère de la « commune agricole » en Russie qui la frappe de faiblesse, hostile dans tous les sens. C’est son isolation, le manque de liaison entre la vie d’une commune avec celle des autres, ce microcosme localisé, qu’on ne rencontre pas partout comme caractère immanent de ce type, mais qui partout où il se trouve a fait surgir au-dessus des communes un despotisme plus ou moins central. La fédération des républiques russes du Nord prouve que cette isolation, qui semble avoir été primitivement imposée par la vaste étendue du territoire, fut en grande partie consolidée par les destinées politiques que la Russie avait à subir depuis l’invasion mongole. Aujourd’hui c’est un obstacle d’élimination la plus facile. Il faudrait simplement substituer à la [volost]3, institut gouvernemental, une assemblée de paysans choisis par les communes elles-mêmes et servant d’organe économique et administratif de leurs intérêts.

Une circonstance très favorable, au point de vue historique, à la conservation de la « commune agricole » par voie de son développement ultérieur, c’est qu’elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste occidentale et puisse ainsi s’en approprier les fruits sans s’assujettir à son modus operandi, mais qu’elle a survécu à l’époque où le système capitaliste se présentait encore intact, qu’elle le trouve au contraire dans l’Europe occidentale aussi bien que dans les États-Unis en lutte et avec les masses travailleuses, et avec la science, et avec les forces productives mêmes qu’elle engendre — en un mot dans une crise qui finira par son élimination, par un retour des sociétés modernes à une forme supérieure d’un type « archaïque » de la propriété et de la production collectives.

Il s’entend que l’évolution de la commune se ferait graduellement et que le premier pas serait de la placer dans des conditions normales sur sa base actuelle.

Mais vis à vis d’elle se dresse la propriété foncière tenant entre ses mains presque la moitié, et la meilleure partie du sol, sans mentionner les domaines de l’Etat. C’est par ce côté-là que la conservation de la « commune rurale » par voie de son évolution ultérieure se confond avec le mouvement général de la société russe, dont la régénération est à ce prix.

Même au seul point de vue économique, la Russie peut sortir de son cul-de-sac agricole par l’évolution de sa commune rurale ; elle essayerait en vain d’en sortir par le fermage capitalisé à l’anglaise, auquel répugnent toutes les conditions rurales du pays.

Abstraction faite de toutes les misères qui accablent à présent la « commune rurale » russe, et ne considérant que sa forme constitutive et son milieu historique, il est de prime abord évident qu’un de ses caractères fondamentaux, la propriété commune du sol, forme la base naturelle de la production et de l’appropriation collectives. De plus la familiarité du paysan russe avec le contrat d’artel lui faciliterait la transition du travail parcellaire au travail collectif, qu’il pratique déjà à un certain degré dans les prairies indivises, dans les dessèchements et autres entreprises d’un intérêt général. Mais afin que le travail puisse supplanter dans l’agriculture proprement dite le travail parcellaire — source de l’appropriation privée — il faut deux choses : le besoin économique d’une telle transformation et les conditions matérielles pour l’accomplir.

Quant au besoin économique, il se fera sentir à la « commune rurale » — même dès le moment où elle serait placée dans des conditions normales, c’est-à-dire dès que les fardeaux qui pèsent sur elle seraient éloignés et que son terrain à cultiver aurait reçu une étendue normale. Le temps a passé quand l’agriculture russe ne demandait que la terre et son cultivateur parcellaire armé d’instruments plus ou moins primitifs. Ce temps a passé d’autant plus rapidement que l’oppression du cultivateur infecte et stérilise son champ. Il lui faut maintenant du travail coopératif, organisé sur une large échelle. De plus, le paysan auquel les choses nécessaires pour la culture de 2 ou 3 déciatines font défaut, serait-il plus avancé avec dix fois le nombre de déciatines ?

Mais l’outillage, les engrais, les méthodes agronomiques, etc., tous les moyens indispensables au travail collectif, où les trouver ? Voilà précisément la grande supériorité de la « commune rurale » russe sur les communes archaïques de même type. Elle seule, en Europe, s’est maintenue sur une échelle vaste, nationale. Elle se trouve ainsi placée dans un milieu historique où la contemporanéité de la production capitaliste lui prête toutes les conditions du travail collectif. Elle est à même de s’incorporer les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines. La configuration physique de la terre russe invite l’exploitation agricole à l’aide des machines, organisée sur une vaste échelle, maniée du travail coopératif. Quant aux premiers frais d’établissement — frais intellectuels et matériels — la société russe les doit à la « commune rurale » aux frais de laquelle elle a vécu si longtemps et où elle doit chercher son « élément régénérateur ».

La meilleure preuve que ce développement de la « commune rurale » répond au courant historique de notre époque, c’est la crise fatale subie par la production capitaliste dans les pays européens et américains où elle a pris grand essor, crise qui finira par son élimination, par le retour de la société moderne à une forme supérieure du type le plus archaïque — la production et l’appropriation collectives.

4) Pour pouvoir se développer, il faut avant tout vivre, et personne ne saurait se dissimuler qu’à ce moment la vie de la « commune rurale » soit mise en péril. Pour exproprier les cultivateurs il n’est pas nécessaire de les chasser de leur terre comme cela se fit en Angleterre et ailleurs ; il n’est pas non plus nécessaire d’abolir la propriété commune par un ukaze. Allez arracher aux paysans le produit de leur travail agricole au-delà d’une certaine mesure, et malgré votre gendarmerie et votre armée vous ne réussirez pas à les enchaîner à leurs champs ! Aux derniers temps de l’Empire Romain des décurions provinciaux, pas des paysans, mais des propriétaires fonciers, s’enfuirent de leurs maisons, abandonnèrent leurs terres, se rendirent même en esclavage, et tout cela pour se débarrasser d’une propriété qui n’était plus qu’un prétexte officiel pour les pressurer, sans merci et miséricorde.

Dès la soi-disant émancipation des paysans, la commune russe fut placée par l’Etat dans des conditions économiques anormales et depuis ce temps-là, il n’a cessé de l’accabler par les forces sociales concentrées entre ses mains. Exténuée par ses exactions fiscales, elle devint une matière inerte de facile exploitation par le trafic, la propriété foncière et l’usure. Cette oppression venant de dehors a
déchaîné au sein de la commune même le conflit d’intérêts déjà présent et rapidement développé ses germes de décomposition. Mais cela n’est pas tout. Au frais et dépens des paysans l’Etat [a prêté son concours pour faire] a fait pousser [comme] en serre chaude des branches du système capitaliste occidental qui, sans développer aucunement les puissances productives de l’agriculture, sont les plus propres à faciliter et précipiter le vol de ses fruits par les intermédiaires improductifs. Il a ainsi coopéré à l’enrichissement d’une nouvelle vermine capitaliste suçant le sang déjà si appauvri de la « commune rurale ».

… En un mot, l’Etat a prêté son concours au développement précoce des moyens techniques et économiques les plus propres à faciliter et précipiter l’exploitation du cultivateur, c’est-à-dire de la plus grande force productive de la Russie, et à enrichir les « nouvelles colonnes sociales ».

5) Ce concours d’influences destructives, à moins qu’il ne soit brisé par une puissante réaction, doit naturellement aboutir à la mort de la commune rurale. Mais on se demande : pourquoi tous ces intérêts (inclus les grandes industries placées sous la tutelle gouvernementale) ont trouvé si bon compte dans l’état actuel de la commune rurale, pourquoi conspireraient-ils sciemment à tuer la poule qui pond des oeufs d’or ? Précisément puisqu’ils sentent que « cet état actuel » n’est plus tenable, que par conséquent le mode actuel de l’exploiter n’est plus de mode. Déjà la misère du cultivateur a infecté la terre qui se stérilise. Les bonnes récoltes se compensent par les famines. La moyenne des dix derniers ans révéla une production agricole non seulement stagnante mais rétrograde. Enfin, pour la première fois la Russie doit importer des céréales au lieu de les exporter. Il n’y a donc plus de temps à perdre. Il faut en finir. Il faut constituer en classe mitoyenne rurale la minorité plus ou moins aisée des paysans et en convertir la majorité en prolétaires sans phrase. — A cet effet les porte-parole des « nouvelles colonnes sociales » dénoncent les plaies mêmes frappées à la commune, autant de symptômes naturels de sa décrépitude.

Comme tant d’intérêts divers, et surtout ceux des « nouvelles colonnes sociales » érigées sous l’empire bénin d’Alexandre II ont trouvé leur compte dans l’état actuel de la « commune rurale », pourquoi viendraient-ils sciemment conspirer à sa mort ? Pourquoi leurs porte-parole dénoncent-ils les plaies frappées à elle comme autant de preuves irréfutables de sa caducité naturelle ? Pourquoi veulent-ils tuer leur poule aux œufs d’or ?

Simplement parce que les faits économiques, dont l’analyse me mènerait trop loin, ont dévoilé le mystère que l’état actuel de la commune n’est plus tenable, et que bientôt par la seule nécessité des choses le mode actuel d’exploiter les masses populaires ne sera plus de mode. Donc il faut du nouveau, et le nouveau insinué sous les formes les plus diverses revient toujours à ceci : abolir la propriété commune, se laisser constituer en classe mitoyenne rurale la minorité plus ou moins aisée des paysans, et en convertir la grande majorité en prolétaires sans phrase.

D’un côté la « commune rurale » est presque réduite à la dernière extrémité, et de l’autre une conspiration puissante se tient aux aguets afin de lui donner le coup de grâce. Pour sauver la commune russe, il faut une Révolution russe. Du reste, les détenteurs des forces politiques et sociales font de leur mieux pour préparer les masses à une telle catastrophe.

En même temps qu’on saigne et torture la commune, stérilise et paupérise sa terre, les laquais littéraires des « nouvelles colonnes de la société » désignent ironiquement les plaies qu’on lui a frappées comme autant de symptômes de sa décrépitude spontanée. On prétend qu’elle se meurt d’une mort naturelle et qu’on fera bonne besogne en abrégeant son agonie. Ici il ne s’agit plus d’un problème à résoudre ; il s’agit tout simplement d’un ennemi à battre. Pour sauver la commune russe, il faut une Révolution russe. Du reste, le gouvernement russe et les « nouvelles colonnes de la société » font de leur mieux pour préparer les masses à une telle catastrophe. Si la révolution se fait en temps opportun, si elle concentre toutes ses forces pour assurer l’essor libre de la commune rurale, celle-ci se développera bientôt comme élément régénérateur de la société russe et comme élément de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste.

Notes

1 H. S. Maine. Village-Communities in the East and West. London, 1871 (H. S. Maine, Les Communautés villageoises à l'Orient et à l'Occident, Londres, 1871).

2 En l'an 321 avant notre ère, dans le défilé des Fourches Caudines, voisins de l'ancienne ville d'Italie Caudium, les Samnites (tribus peuplant une région montagneuse dans les Apennins moyens) infligèrent une défaite cuisante aux légions romaines et les firent passer sous le « joug », ce qui fut considéré comme une énorme infamie pour l'armée vaincue. L'expression « passer sous les fourches caudines » est entrée dans la langue pour caractériser le comble de l'humiliation.

3 Volost, district rural en ancienne Russie, la plus petite unité territoriale et administrative.



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