1865

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Le Capital - Livre III

Le procès d'ensemble de la production capitaliste

K. Marx

§1 : La transformation de la plus-value en profit et du taux de plus-value en taux de profit


Chapître V : Économie dans l’emploi du capital constant

I : Considérations générales.

L'augmentation absolue de la plus-value, c'est-à-dire la prolongation du surtravail et par conséquent de la journée de travail, le nombre et le salaire nominal des ouvriers restant constants - il est sans importance que les heures supplémentaires soient payées ou non - réduit le rapport du capital constant au capital total et au capital variable, et augmente par cela même le taux du profit, quels que soient l'importance et l'accroissement de la plus-value et quelle que soit l'augmentation éventuelle du taux de cette dernière. La partie fixe du capital constant (bâtiments, machines, etc.) reste la même, que la journée de travail soit de 12 ou de 16 heures, et cette partie, la plus coûteuse de celles qui le constituent, ne donne lieu à aucune dépense supplémentaire lorsqu'on prolonge la journée de travail. D'ailleurs cette prolongation a pour conséquence la reproduction du capital fixe en un nombre plus petit de rotations et par suite le raccourcissement du temps pendant lequel il doit rester engagé pour donner un profit déterminé. La prolongation de la journée de travail augmente donc le profit, même lorsque le travail supplémentaire est payé, et elle l'accroît même dans une certaine mesure lorsque les heures supplémentaires sont mieux payées que les heures ordinaires. C'est. ainsi que la nécessité croissante d'augmenter le capital fixe dans l'industrie moderne, a été un des principaux motifs qui ont poussé les capitalistes âpres au gain à prolonger la journée de travail [1] .

Il n'en est pas de même lorsque la journée de travail est constante. Il faut alors, ou bien augmenter le nombre des ouvriers et dans une certaine mesure le capital fixe (bâtiments, machines, etc.) pour exploiter une plus grande quantité de travail (car nous faisons abstraction des réductions qui ramènent le salaire à un taux inférieur au taux normal) ; ou bien augmenter l'intensité ou la productivité du travail, pour produire plus de plus-value relative. Les industries qui emploient de la matière première doivent, dans ce dernier cas, donner plus d'importance à la partie circulante de leur capital constant, parce qu'elles consomment plus de matière première dans le même espace de temps, et elles doivent faire conduire un plus grand nombre de machines par le même nombre d'ouvriers, c'est-à-dire augmenter la partie fixe de ce même capital constant. L'accroissement de la plus-value est donc accompagné d'une augmentation du capital constant et le raffinement de l'exploitation du travail est suivi d'une extension du capital avancé. Il en résulte que si le taux du profit hausse d'un côté, il baisse de l'autre.

Une bonne partie des frais généraux échappe à l'influence des variations de la journée de travail. La surveillance coûte moins pour 500 ouvriers qui travaillent 18 heures, que pour 750 ouvriers occupés pendant 12 heures. « Les frais d'exploitation d'une fabrique sont à peu près les mêmes pour dix que pour douze heures de travail » ( Rep. Fact. Oct. 1848, p. 37). Les impôts de l'État et de la commune, l'assurance contre l'incendie, le salaire de certains employés, la dépréciation des machines et bien d'autres frais généraux d'une fabrique ne sont pas affectés par un changement du temps de travail ; ils croissent relativement au profit au fur et à mesure que la production diminue. ( Rep. Fact. Oct. 1862, p. 19)

Le temps nécessaire pour la reproduction des installations mécaniques et des autres parties du capital fixe dépend en pratique, non seulement de leur construction, mais de la durée du procès de travail dans lequel elles agissent et s'usent. Lorsque les ouvriers travaillent pendant 18 heures au lieu de 12, cette prolongation représente 3 jours de plus par semaine et fait d'une semaine une semaine et demie, et de deux ans, trois ans. Si les heures supplémentaires ne sont pas payées, les ouvriers donnent gratuitement une semaine ou un an de travail sur trois, ce qui augmente de 50 % la valeur des machines annuellement reproduites et diminue de 4/3 la durée de la reproduction.

Pour éviter des complications inutiles, nous supposerons, dans cette recherche ainsi que dans celle relative aux variations de prix des matières premières (chap. VI), que la plus-value est donnée par sa valeur absolue et par son taux.

Ainsi que nous l'avons fait ressortir en étudiant la coopération, la division du travail et le machinisme, la production en grand est économique avant tout parce que les trois facteurs que nous venons d'énumérer y fonction­nent comme facteurs sociaux du travail, c'est-à-dire comme conditions d'un travail social. Dans le procès de production ils sont mis en action col lectivement, par des ouvriers d ont les efforts sont combinés, et non individuellement, par des travailleurs isolés ou coopérant directement dans des limi­tes très étroites. Lorsqu'une grande fabrique est mise en mouvement par un ou deux grands moteurs, les frais inhé­rents à ceux-ci ne croissent pas en raison directe du nombre de chevaux-vapeur, c'est-à-dire de leur puissance; les dé­penses pour les transmissions n'augmentent pas propor­tionnellement à la quantité de machines qu'elles action­nent ; les prix des bâtis des machines-outils ne renchérissent, pas à mesure que leurs organes font travailler un plus grand nombre d'outils. La concentration des moyens de production réduit l'étendue des bâtiments réservés tant aux magasins qu'aux ateliers et en diminue les frais de chauffage et d'éclairage ; de plus elle n'augmente pas l'importance de certaines autres installations qui doivent être les mêmes, qu'elles soient utilisées par peu ou par beaucoup de travailleurs.

Toute cette économie inhérente à la concentration des moyens de production et à leur fonctionnement en masse implique, comme condition essentielle, l'agglomération et la collaboration des ouvriers, c'est-à-dire la combinaison sociale du travail. Elle résulte de cette dernière condition absolument comme la plus-value provient du surtravail de chaque ouvrier considéré isolément. Même les améliorations, qui sont continuellement possibles et nécessaires, sont dues exclusivement aux expériences et observations collectives que permet la production en grand, par le travail combiné de beaucoup d'ouvriers.

Il en est de même du second aspect de l'économie dans la production, c'est-à-dire de l'utilisation des déchets de fabrication dans la même ou dans une autre industrie qui les verse à nouveau dans le torrent de la production et de la consommation. Ces économies, dont nous parlerons plus tard un peu plus long u ement, sont également le résultat du travail social à grande échelle. C'est par leur grande masse que les déchets deviennent des objets de commerce, des éléments de production, et ce n'est que lorsqu'ils sont des résidus de la production collective et en grand, qu'ils ont une valeur d'usage et une importance dans le procès de production. Abstraction faite du bénéfice qui résulte de leur utilisation, ils font baisser, à mesure qu'ils deviennent vendables, les dépenses de matières premières, dont le prix tient toujours compte du déchet qui est normalement perdu pendant le travail. La diminution des frais de cette partie du capital constant fait monter dans la même mesure le taux du profit, le capital variable et le taux de la plus-value étant donnés.

Lorsque la plus-value est donnée, le taux du profit ne peut augmenter que par la diminution de la valeur du capital constant nécessaire à la production de la marchandise, et à ce point de vue ce n'est pas la valeur d'échange du capital constant, mais sa valeur d'usage qui est importante. La quantité de travail que la filature peut incorporer au lin dépend non de la valeur mais de la quantité de celui-ci, la productivité du travail et le développement technique étant donnés ; de mê m e le service qu'une machine rend à trois ouvriers, par ex., dépend non pas de sa valeur mais de sa valeur d'usage. A un degré déterminé du développement technique, une mauvaise machine peut être chère, tandis que dans d'autres circonstances, une bonne machine peut être à bon marché.

Le profit qu'un capitaliste ré c olte en plus, p. ex. , par une baisse des prix du coton et des machines à filer, est le résultat de l'accroissement de la productivité du travail, non dans le filage, mais dans la culture du coton et la construction des machines. Pour réaliser un quantum déterminé de travail, c'est-à-dire s'approprier un quantum déterminé de surtravail, il faut moins de dépenses pour la mise en œuvre du travail.

Nous avons déjà parlé de l'économie qui accompagne l'application collective des moyens de production par le travail combiné d'u n grand nombre d'ouvriers. Plus loin, nous parlerons d'autres économies de capital constant résultant du raccourcissement du temps de circulation (activé principalement par le développement des moyens de communication). Nous dirons encore ici un mo t de l'éco­nomie qui est due à l'amélioration incessante des installa­tions mécaniques et qui porte notamment :

  1. sur les maté­riaux dont elles sont faites ; p. ex., la substitution du fer au bois ;
  2. sur le perfectionnement de la fabrication des machines. (Il en résulte que si la valeur de la partie fixe du capital constant ne cesse d'augmenter avec le développement du travail en grand, elle croit moins rapidement que ce dernier) [2] ;
  3. sur des améliorations spéciales qui permettent aux machines et aux mécaniques déjà en activité de travailler à moins de frais et d'une manière plus efficace. (Telles sont des améliorations aux chaudières, etc., dont nous nous occuperons plus loin avec plus de détails) ;
  4. sur la diminution des déchets, par l'application d'appareils plus perfectionnés.

Tout ce qui contribue à réduire l'usure des installations mécaniques et du capital fixe en général, pendant une période de production donnée, ne provoque pas seulement la baisse du prix de la marchandise (sur laquelle se reporte une part correspondante de l'usure), mais détermine une diminution de l'avance de capital pour la même période. Les travaux de réparation, etc., à mesure qu'ils doivent être exécutés, s'ajoutent dans les comptes aux dépenses primitives des installations mécaniques, dont le coût diminue par conséquent d'autant plus qu'elles résistent d'av antage à l’ usure.

Il en est de ces économies comme des précédentes elles ne sont possibles que dans le travail combiné et à grande échelle; elles exigent une coopération plus complexe encore des travaill eurs dans le procès de productio n.

D'autre part, le développement de la productivité du travail dans une branche de production, par ex. dans la sidérurgie, l'extraction de la houille, la construction des machines, l'industrie du bâtiment (ce développement peut tenir en partie à des progrès d'ordre intellectuel, notamment des progrès dans les sciences naturelles et leurs applications), se présente comme une condition de la diminution de la valeur et du coût de l'emploi des moyens de production dans d'autres branches d'industrie, par ex. dans l'industrie textile et dans l'agriculture. Il en est nécessairement ainsi lorsqu e la marchandise qui sort d'une industrie comme produit, entre dans une autre comme moyen de production. Elle est plus ou moins chère suivant la productivité du travail dans l'industrie d'où elle sort; elle petit être non seulement une condition de baisse du prix de la marchandise dans la branche, où elle servira comme moyen de production, mais également une cause de diminution de la valeur du capital constant dont elle devient un élément, et par suite une cause d'élévation du taux du profit.

Ce genre d'économie du capital constant, qui résulte du développement continu de l'industrie, est caractéristique en ce que la hausse du taux du profit dans une branche d'industrie est due au développement de la productivité du travail dans une autre. Ce que le capitaliste gagne de la sorte, bien que n'étant pas prélevé sur les ouvriers qu'il exploite directement, est néanmoins le produit du travail social. Ce progrès de la productivité se ramène en dernière instance au cara ctère social du travail mis en œuvre , à la division du travail au sein de la société et au progrès du travail intellectuel, principalement le progrès des sciences naturelles. Le capitaliste tire ainsi part i des avantages de tout le systè me de la division sociale du travail. C'est le développement de la productivité dans les. autres branches que celle qu'il exploite directement et qui lui fournissent des moyens de production, qui détermine la diminution de la valeur relative du capital constant qu'il doit engager et la hausse du taux du profit qu'il récolte.

Une autre augmentation du taux du profit résulte, non d'une économie du travail qui produit le capital constant, mais d'une économie dans l'emploi du capital constant lui - même, par la concentration et la coopération des ouvriers. Les bâtiments, les installations de c hauffage et d'éclairage coûtent relativement moins pour les grandes exploitations que pour les petites, et il en est de même des machines motrices et des machines-outils. Si leur valeur augmente d'une manière absolue, elle diminue relativement à l'extension croissante de la production, à la quantité de capital variable et de force de travail mis en œuvre . L'économie dans la branche de production à laquelle le capital est directement appliqué porte en premier lieu sur le travail et se traduit par une diminution de la main-d'œuvre payée dans cette branche ; elle dont nous parlons maintenant se réalise au contraire par l'appropriation la plus grande et la plus économique possible du travail non payé. À moins qu'elle ne trouve sa source dans l'exploitation de la productivité du travail social consacré à la production du capital constant, elle résulte ou bien directement de la coopération et de la forme sociale du travail dans la branche de production considérée, ou bien de la production des installations mécaniques à une échelle où sa valeur ne croit pas proportionnellement à sa valeur d'usage.

Deux points doivent fixer l'attention ici : Si la valeur de c était nulle, p' serait égal à pl' et le taux du profit atteindrait son maximum. Ce n'est pas la valeur des moyens d'exploitation (soit celle du capital fixe, soit celle des matières premières et auxiliaires) qui joue le rôle essentiel dans l'exploitation du travail; cette valeur est sans importance, étant donné que les installations mécaniques, les bâtiments, les matières premières n'interviennent que pour matérialiser le travail, pour le réaliser ainsi que le surtravail. Ce qui est important, c’est la quantité et l’utilité des moyens d'exploitation ; la masse de ceux-ci doit être en rapport avec la quantité du travail vivant avec lequel ils doivent entrer en combinaison technique et il faut non seulement que l'installation mécanique soit bonne, mais que les matières premières et auxiliaires soient de bonne qualité. La qualité des matières premières détermine en partie le taux du profit. De bonnes matières donnent moins de déchets et peuvent, en quantités moindres, absorber la même quantité de travail ; elles se laissent travailler mieux et plus facilement par les machines. Il en résulte un avantage même au point de vue de la plus-value et de son taux. Lorsque la matière première est de mauvaise qualité, l'ouvrier met un temps plus considérable pour en travailler la même quantité; d'où une diminution de surtravail, le taux du salaire restant le même. Enfin, l'influence se fait sentir également sur la reproduction et l'accumulation du capital qui, ainsi que nous l'avons montré dans notre volume I, p. 265 et suivantes, dépend plus de la productivité du travail que de sa quantité.

On comprend dès lors que le capitaliste soit un fanatique de l'économie des moyens de production. C'est par l'éducation des ouvriers, par l'organisation et la surveillance du travail combiné, qu'il parvient à éviter que les moyens de travail ne soient détruits ou gaspillés et à obtenir qu'ils soient mis en œuvre convenablement ; ces mesures ne sont évidemment pas nécessaires lorsque l'ouvrier travaille pour son compte et elles sont en grande partie superflues lorsque le travail aux pièces est appliqué. Le capitaliste satisfait aussi son besoin d'économiser les éléments de production, en falsifiant ceux-ci, ce qui lui permet de diminuer la valeur du capital constant relativement au capital variable et d'élever le taux du profit. Un autre aspect de cette filouterie, c'est qu'elle conduit à la vente des produits au-dessus de leur valeur, aspect qui apparaît principalement dans l'industrie allemande qui a pour devise : « Qu'on leur fournisse de mauvaises marchandises, les clients sont contents pourvu qu'ils aient eu de bons échantillons. » Mais nous voilà dans le chapitre de la concurrence qui ne nous intéresse pas en ce moment.

Il convient de noter que l'accroissement du faux du profit, déterminé par la diminution de la valeur et du coût du capital constant, ne dépend nullement de la nature de l'industrie où il est obtenu, que celle-ci produise des objets de luxe, des objets de consommation pour les ouvriers ou des moyens de production. La distinction ne devrait être faite que s'il était question du taux de la plus-value, qui dépend essentiellement de la valeur de la force de travail et par conséquent de la valeur des objets consommés ordinairement par les ouvriers. Mais, pour notre recherche, nous nous sommes donné la plus-value comme valeur absolue et comme faux. Dans ces conditions, le rapport de la plus-value au capital total - c'est-à-dire le taux du profit - dépend exclusivement de la valeur du capital constant et de la valeur d'usage de ses composants.

La diminution relative de la valeur des moyens de production n'exclut évidemment pas l'accroissement de leur valeur absolue ; car l'importance absolue de leur emploi s'accroît considérablement avec le développement de la productivité du travail et l'extension de la production qui en est la conséquence. L'économie dans l'emploi du capital constant, quelle que soit la manière dont on l'envisage, est due en partie à ce que les moyens de production sont mis en œuvre collectivement par des ouvriers dont le travail est combiné, ce qui montre que l'économie réalisée de ce côté résulte du caractère social du travail immédiatement productif. Elle est aussi en partie le résultat du développement de la productivité du travail dans les branches qui fournissent les moyens de production, de sorte que si l'on. se place au point de vue des rapports, non entre le capitaliste X et ses ouvriers, mais entre tous les travailleurs et tous les capitalistes, l'économie se présente encore comme résultat du développement de la productivité du travail social, mais avec cette différence que le capitaliste X profite de la productivité du travail, non seulement dans sa propre usine, mais dans les usines des autres. L'économie du capital constant n'en apparaît pas moins au capitaliste comme réalisée tout à fait en dehors des ouvriers et comme leur étant absolument étrangère, bien qu'il ne perde pas un instant de vue que les ouvriers ont cependant quelque intérêt à ce qu'il achète beaucoup on peu de travail pour le même argent. L'économie dans l'emploi des moyens de production, la poursuite d'un résultat déterminé avec les dépenses les plus petites possibles apparaît, plus qu'aucune autre force inhérente au travail, comme une puissance propre au capital et une méthode caractéristique de la production capitaliste. Cette conception est d'autant moins étonnante qu'elle est d'accord en apparence avec les faits et que l'organisation capitaliste dissimule la connexion interne des choses, en montrant l'ouvrier totalement indifférent et étranger aux conditions de réalisation de son travail. En effet :

Primo : Les moyens de production qui constituent le capital constant ne représentent que l'argent du capitaliste (comme, à Rome, le corps du débiteur représentait l'argent du créancier, suivant Linguet), et ne concernent que lui. Pour l'ouvrier ils sont simplement des valeurs d'usage, des moyens et des objets de travail utilisés dans le procès de production; la variation de leur valeur n'affecte pas plus ses rapports avec le capitaliste que la nature du métal, fer ou cuivre, qu'il doit travailler. Il est vrai que le capitaliste, ainsi que nous le verrons plus loin, aime à concevoir autrement les choses dès qu'une augmentation de la valeur des moyens de production vient diminuer le taux de son profit.

Secundo : Les moyens de production étant, dans la production capitaliste, des instruments d'exploitation du travail, l’ouvrier est aussi peu impressionné par la hausse ou la baisse de leur prix que le cheval par la variation du coût de son mors ou de sa bride.

Tertio : Ainsi que nous l'avons montré, l'ouvrier est absolument indifférent au caractère social de son travail, à la combinaison de celui-ci avec le travail des autres en vue d'un but commun ; il ne s'intéresse nullement aux objets sur lesquels s'exerce cette combinaison d'efforts, objets qui ne sont pas sa propriété et dont le gaspillage n'aurait aucune importance pour lui, s'il n'était contraint de les mettre en œuvre avec économie. Il en est tout autrement dans les fabriques qui appartiennent aux ouvriers, comme celle de Rochdale.

Il n'est donc guère nécessaire de signaler que si la productivité du travail dans une industrie améliore et économise les moyens de production dans une autre (ce qui conduit à une hausse du taux du profit), cette connexion universelle du travail social n'intéresse nullement les ouvriers et ne concerne que les capitalistes, qui sont seuls à acheter et à s'approprier les moyens de production. Le procès de circulation intervient heureusement pour dissimuler qu'en achetant le travail des ouvriers qu'il occupe directement, le capitaliste achète en même temps le trayail des ouvriers des autres industries et qu'il profite de l'activité de ceux-ci à mesure qu'il s'approprie gratuitement la production des siens.

Comme la production en grand n'a commencé à se développer que sous la forme capitaliste, où la poursuite du profit et la concurrence poussent à la plus grande réduction possible du coût de production, l'économie dans l'emploi de Capital constant semble inhérente à la production capitaliste et parait y répondre à une fonction spéciale : la production capitaliste développe la productivité du travail social, qui, à son tour, provoque l'emploi économique du capital constant.

La production capitaliste ne se contente pas cependant de faire deux choses séparées, indépendantes l'une de l'autre, du travail vivant, l'ouvrier, et des objets de travail. Par une de ces contradictions qui lui sont propres, elle va jusqu'à compter, parmi les moyens d'économiser le capital constant et d'augmenter le taux du profit, le gaspillage de la vie et de la santé des travailleurs, la réduction de leurs moyens d'existence.

Comme l'ouvrier consacre au procès de production la majeure partie de sa vie, les conditions de la production s'identifient en grande partie avec les conditions de son existence. Toute économie réalisée sur ces dernières doit se traduire par une hausse du taux du profit, absolument comme le surmenage, la transformation du travailleur en bête de somme sont, ainsi que nous l'avons montré précédemment, une méthode d'activer la production de la plus-value. L'économie sur les conditions d'existence des ouvriers se réalise par : l'entassement d'un grand nombre d'hommes dans des salles étroites et malsaines, ce que dans la langue des capitalistes on appelle l'épargne des installations ; l'accumulation, dans ces mêmes salles, de machines dangereuses, sans appareils protecteurs contre les accidents; l'absence de mesures de précaution dans les industries malsaines et dangereuses, comme les mines par exemple. (Nous ne pensons naturellement pas aux installations qui auraient pour but de rendre le procès de producti,on humain, agréable ou seulement supportable, et qui, aux yeux de tout bon capitaliste, constitueraient un gaspillage sans but et insensé). Malgré sa tendance à la lésinerie, la production capitaliste n'est pas regardante quand il s'agit de la vie des ouvriers, de même qu'elle est dépensière des moyens matériels de production, à cause de son système de distribution des produits par le commerce et de l'application de la méthode de la concurrence, qui aboutissent à faire perdre à la société ce qui est gagné et misen poche par les individus.

Le capitaliste n'obéit pas seulement à la préoccupation de réduire au minimum strictement indispensable le travail vivant qu'il emploie directement et de raccourcir le plus possible, par l'exploitation de la productivité sociale, le travail indispensable pour l'obtention d'un produit, en un mot de faire le plus d'économie possible sur le travail vivant en lui-même ; il est aussi guidé par le désir d'appliquer, dans les conditions les plus favorables, Ie travail ainsi réduit, c'est-à-dire de ramener au minimum le capital constant. Lorsque la valeur des marchandises est déterminée, non par le temps de travail quel qu'il soit, mais par le temps de travail strictement indispensable qui y est incorporé, cette détermination est faite par le capital, qui s'efforce sans cesse à raccourcir le temps de travail socialement nécessaire pour la production. Le prix des marchandises est ainsi amené au minimum, puisque le travail pour les produire est réduit autant que possible.

Il convient enfin de faire la distinction suivante quant à l'économie dans l'emploi du capital constant. L'augmentation simultanée de la masse et de la valeur du capital engagé correspond à la concentration d'une plus grande quantité de capital dans une même main. C’est précisément cette masse plus grande réunie dans une seule main – à laquelle correspond le plus souvent un nombre absolu plus grand (bien que relativement plus petit) de travailleurs - qui permet l'économie du capital constant. Au point de vue du capitaliste, il y a augmentation de l'avance nécessaire de capital, surtout de capital fixe ; il y a diminution (diminution relative), an contraire, au point de vue des matières mises en œuvre et du travail exploité.

Quelques illustrations vont nous permettre de développer plus complètement ces considérations. Nous commencerons par l'économie dans les conditions de production, qui sont en même temps les conditions d'existence des ouvriers.

II : Économies aux dépens des ouvriers dans les conditions du travail.

Les mines de houille. - Les dépenses les plus nécessaires y sont évitées. « La concurrence entre les possesseurs des mines de houilles... les pousse à ne faire que les dépenses strictement nécessaires pour surmonter les difficultés matérielles les plus évidentes, et celle entre les ouvriers mineurs, dont il y a ordinairement abondance, décide ceux-ci à s'exposer à plaisir à des dangers considérables et aux influences les plus malsaines pour un salaire qui ne dépasse guère celui des journaliers des fermes voisines, et cela parce que le travail dans les mines leur permet de placer avantageusement leurs enfants. Cette double concurrence suffit largement pour déterminer ce résultat que la ventilation et l'épuisement sont insuffisants dans la plupart des mines et que les puits sont mal construits, avec de mauvais guidonnages, des machinistes incapables et des galeries mal établies. D'où des cas de mort, de mutilation et de maladie, dont la statistique donnerait un tableau terrifiant. » ( First Report on Children's Employment in Mines and Collieries, etc. 21 Avril 1829, p. 102). Vers 1860, quinze hommes en moyenne étaient tués par semaine dans les charbonnages anglais. D'après le rapport sur les Goal Mines Accidents (6 février 1862), 8466 hommes furent tués dans un espace de 10 années, de 1852 à 1861, et le rapport ajoute que cette évaluation reste de beaucoup en dessous de la réalité, parce que dans les premières années de l'inspection les districts des inspecteurs étaient trop étendus, ce qui fit que quantité d'accidents, même mortels, échappèrent au recensement. La tendance naturelle de l'exploitation capitaliste est mise en lumière par ce fait que la fréquence des accidents, bien que la tuerie soit encore très grande, a diminué considérablement depuis que les inspecteurs, dont le nombre et le pouvoir sont cependant insuffisants, sont entrés en fonction. Ces sacrifices humains étaient dus en grande partie à l'avarice sordide des possesseurs de mines, qui souvent n'établissaient qu'un seul puits, de telle sorte que non seulement la ventilation n'était pas assez active, mais que toute issue était supprimée dès que le puits était bouché.

Considérée en détail et abstraction faite du procès de circulation et des exagérations de la concurrence, la production capitaliste est très parcimonieuse du travail matérialisé, représenté par la marchandise ; par contre, plus que tout autre mode de production, elle est prodigue de vies humaines et de travail vivant, gaspilleuse non seulement de chair et de sang, mais de nerfs et de cerveaux. Ce n'est, en effet, que par le mépris le plus cynique du développement des individus, que le développement de l'humanité est assuré à cette époque de l'histoire, qui précède immédiatement la reconstitution consciente de la société humaine. Comme toute l'économie dont il est question ici résulte du caractère social du travail, c'est à ce dernier qu'il faut attribuer ce mépris de la vie et de la santé des travailleurs ; la question suivante posée par l'inspecteur B. Baker est caractéristique à cet égard : « The whole question is one for serions consideration, in .that way this sacrifice of infant life occasioned by congregation labour can be best averted ? » ( Rep. Fact. Oct. 1863, p. 157).

Les fabriques. - Nous mentionnons ici la négligence des moindres mesures de précaution concernant la sécurité et la santé des ouvriers même dans les fabriques proprement dites, négligence qui alimente en grande partie les bulletins de bataille faisant le dénombrement des blessés et des tués de l'armée industrielle (voir les Rapports annuels sur les fabriques). Sous la même rubrique nous rangeons le défaut d'espace, le manque de ventilation, etc.

En octobre 1855, Léonard Horner se plaint encore de la résistance que présentent un très grand nombre de fabricants à l'application de la loi déterminant les précautions relatives aux transmissions, bien que des accidents, souvent mortels, viennent en démontrer continuellement le danger et que les appareils protecteurs ne soient pas coûteux et ne contrarient pas le travail ( Rep. Fact. Oct. 1855, p. 6). Dans leur résistance à la mise en vigueur des lois de ce genre, les fabricants étaient fortement appuyés par les juges de paix qui avaient à les juger et qui, fonctionnaires mal payés, étaient le plus souvent fabricants euxmêmes ou amis des fabricants. Le juge supérieur Campbell, ayant à décider en seconde instance, caractérise dans les termes suivants un arrêt rendu par un de ces magistrats : « Ce n'est pas une interprétation de l'acte du Parlement, c'en est purement et simplement la, suppression » ( ib ., p. 11). Dans le même rapport, Horner signale que, dans beaucoup de fabriques, les machines sont mises en mouvement sans que les ouvriers soient avertis. «  Comme il y a toujours quelque chose à faire à, (me machine, même lorsqu'elle est arrêtée, des mains et des doigts y sont continuellement engagés et nombre d'accidents sont occasionnés parce qu'on néglige de donner un simple signal » ( ib ., p. 44). A cette époque, les fabricants avaient fondé, à Manchester, sous le nom de « National Association for the Amendment of the Factory Laws », une Trade-Union pour résister à la législation des fabriques. Ils prélevaient 2 sh. de cotisation par cheval-vapeur et avaient réuni, en mars 1855, une somme de plus de 50.000 £, destinée à faire face aux frais des poursuites intentées sur les rapports des inspecteurs de fabriques et aux dépenses des procès engagés au nom de la ligue. Ils entendaient démontrer que « killing is no murder », que tuer n'est pas assassiner, pourvu qu'on le fasse pour la cause sainte du profit. Sir John Kincaid, l'inspecteur pour l'Écosse, rapporte qu'une usine de Glasgow n'avait dépensé que 9 £ 1 sh., en utilisant ses vieilles ferrailles à la confection d'appareils de protection pour toutes ses machines ; si elle s'était affiliée à la ligue, elle aurait dû payer, pour ses 110 chevaux-vapeur, 11 £ de cotisation, plus, par conséquent, que le coût de tous les appareils protecteurs qu'elle avait installés. Il est vrai que l'Association Nationale, créée en 1854, avait été fondée avant tout pour braver la loi imposant les mesures de précaution.

Cette loi avait été lettre morte de 1814 à 1854, lorsque, par ordre de Palmerston, les inspecteurs annoncèrent que dorénavant elle serait sévèrement appliquée. Immédiatement les fabricants fondèrent leur association, qui ne tarda pas à compter parmi ses membres les plus éminents quantité de juges de paix appelés, de par leurs fonctions, à appliquer la loi. Même lorsqu'en avril 1855, le nouveau ministre de l'intérieur, sir George Grey, fit une proposition transactionnelle par laquelle le gouvernement déclarait se contenter de précautions presque purement nominales, l'association le combattit avec indignation, et l'on vit dans plusieurs procès le célèbre ingénieur Thomas Fairbairn intervenir en qualité d'expert et risquer sa réputation en faveur de l'économie et de la liberté menacée du capital.

La persécution et la diffamation se donnèrent libre carrière sur le dos de Léonard Horner, le chef de l'inspection des fabriques. Les fabricants ne désarmèrent que lorsqu'ils eurent obtenu un arrêt de la Court of Queens Bench déclarant que la loi de 1841 ne prescrivait aucune précaution pour les transmissions installées à plus de 7 pieds au-dessus du sol, et que satisfaction leur fut donnée en 1856 par un acte du Parlement dû à l'initiative de Wilson Patten, un de ces cagots faisant étalage de dévotion et dont la religion est continuellement à l'affût de services malpropres à rendre aux chevaliers du coffre-fort. Cet acte enleva en fait toute protection aux ouvriers; il les renvoya aux tribunaux ordinaires (une véritable dérision en présence du coût de la procédure anglaise) pour toutes les revendications de dommages du chef d'accidents déterminés par les machines, et il prescrivit pour l'expertise des dispositions tellement subtiles que la perte d'un procès devenait pour ainsi dire impossible pour les fabricants. La nouvelle loi eut pour conséquence un accroissement rapide de la fréquence des accidents, au point que dans les six mois de mai à octobre 1858, l'inspecteur Baker eut à enregistrer une augmentation de 21 % par rapport aux six mois précédents. D'après lui, 36,7 % de ces accidents auraient pû être évités. Il est vrai qu'en 1858 et 1859 le nombre des accidents diminua de 29 % par rapport à 1845 et 1846, bien que le nombre des ouvriers dans les industries soumises à l'inspection eût augmenté de 20 %. Pour autant que les causes de cette diminution soient connues jusqu'à présent (1865), il faut l'attribuer à l'introduction de machines de construction récente, pourvues d'appareils protecteurs au moment de leur acquisition et ne donnant pas lieu à des dépenses supplémentaires pour prévenir les accidents. D'ailleurs quelques ouvriers étaient parvenus quand même à se faire allouer des dommages élevés, en poussant les choses jusqu'en dernière instance ( Rep. Fact., 30 Avril 1861, p. 31 ; id., Avril 1862, p. 17).

Nous en resterons là en ce qui concerne l'économie dans les moyens de protéger la vie des ouvriers (et surtout de beaucoup d'enfants) contre les dangers du travail aux machines.

Le travail dans les salles fermées de tout genre . - On sait comment on entasse les ouvriers dans des locaux étroits pour réaliser des économies de bâtiments et de ventilation. Cette pratique, s'ajoutant aux longues journées de travail, multiplie la fréquence des maladies des organes respiratoires et par conséquent de la mortalité. Nous empruntons les faits suivants à l'étude publiée par le docteur John Simon (dont nos lecteurs ont fait la connaissance dans notre premier volume) dans les Rapports sur la Santé publique ( 6th Rep., 1863).

C'est le travail associé et combiné qui rend possible l'application en grand des machines, la concentration et l'utilisation économique des moyens de production ; mais c'est lui également qui entraîne l’entassement des ouvriers, en nombre considérable, dans des salles fermées, construites non en vue de la santé des travailleurs, mais de la facilité de la, production. Il en résulte que si cette concentration dans un même atelier est une source de profit pour le capitaliste, elle est une cause de destruction de la santé et de la vie des ouvriers, à moins qu'elle ne soit compensée par une réduction des heures de travail et d'autres mesures spéciales.

Le D' Simon énonce la règle suivante, à l'appui de laquelle il produit un nombre considérable de faits : « Tontes circonstances égales, la mortalité déterminée par des maladies des organes respiratoires croit, dans un district déterminé, en proportion directe de l'accroissement du nombre des ouvriers condamnés au travail en commun » (p. 23). Cette mortalité croissante a pour cause la mauvaise ventilation. « Il est probable que l’Angleterre entière n'offre pas une seule exception à cette règle, que du moment qu'un district possède une industrie notable exercée dans des locaux fermés, la mortalité y est caractérisée par une proportion exagérée de décès dûs à des maladies pulmonaires » (p. 24).

En 1860 et 1861, l'Office de Santé dressa spécialement ses statistiques au point de vue de la mortalité dans les industries exercées dans les locaux fermés. Il arriva aux résultats suivants : la mortalité par la phtisie et d'autres maladies des poumons ayant été supposée égale à 100 pour les hommes de 15 à 55 ans, dans les districts agricoles de l'Angleterre, elle s'éleva à : 163 à Coventry, 167 à Blackburn et Skipton, 168 à Congleton et Bradford, 171 à Leicester, 182 à Leek, 181 à Macclesfield, 190 à Bolton, 192 à Nottingham, 193 à Rochdale, 198 à Derby, 203 à Salford et Ashton-under-Lyne, 218 à Leeds, 220 à Preston, 263 à Manchester (p. 24). Un exemple plus frappant est donné par le tableau suivant, qui exprime la mortalité sur 100.000 séparément pour les deux sexes et pour des individus âgés de 15 à 25 ans. Les districts choisis sont ceux où les femmes ne travaillent que dans des locaux fermés tandis que les hommes sont occupés à toutes sortes de travaux.

District Industries principales Mortalité par des maladies des organes respiratoires
    Hommes Femmes
Berkhampstead Tressage de la paille, par des femmes 219 578
Leighton Buzzard Tressage de la paille, par des femmes 309 554
Newport Pagnell Fabrication de dentelles, par des femmes 301 617
Towcester Fabrication de dentelles, par des femmes 239 577
Yeovil Ganterie, spécialement par des femmes 280 409
Leek Soierie, principalement par des femmes 437 856
Congleton Soierie, principalement par des femmes 566 790
Macclesfield Soierie, principalement par des femmes 593 890
District agricole Agriculture 331 333

La mortalité des hommes augmente dans les districts de l'industrie de la soie, où leur participation au travail dans les fabriques est plus considérable. Cette mortalité plus grande caractérise, pour les deux sexes, suivant l'expression du rapport, « les conditions hygiéniques atroces (atrocious) dans lesquelles une grande partie de l'industrie de la soie est exploitée ». Cependant c'est dans cette même industrie que les fabricants demandèrent et obtinrent jusqu'à un certain point des journées de travail démesurément longues pour les enfants de moins de 13 ans, en invoquant les conditions hygiéniques spécialement favorables de leurs exploitations (Vol. I, chap. X, 6, p. 126).

Aucune des industries qui ont été soumises à l'enquête n'a accusé une situation plus grave que celle que le Dr Smith a constatée dans la confection des vêtements. « Bien que les ateliers, dit-il, diffèrent beaucoup au point de vue de l'hygiène, presque tous sont remplis à l'excès, mal aérés et très malsains... Il y règne nécessairement une température élevée, qui monte à 80 et même 90 degrés Fahrenheit (27 à 33° C) lorsqu'on allume le gaz par les temps de brouillard et pendant la soirée en hiver ; la condensation de la vapeur sur les vitres provoque un égouttement continuel, qui oblige les ouvriers d'ouvrir des fenêtres, au prix de quelque gros rhume qui en est la conséquence inévitable .» Voici en quels termes il décrit seize ateliers des plus importants dans le West end de Londres : « Le cube d'air dans ces chambres mal aérées varie de 270 à 105 pieds par ouvrier, avec une moyenne de 156. Dans un atelier entouré d'une galerie et ne recevant le jour que par des tabatières, sont occupés de 92 à plus de 100 hommes, qui le soir sont éclairés par un grand nombre de becs de gaz. Les cabinets sont immédiatement à côté et le cube d'air ne dépasse pas 150 pieds pa p individu. Dans un autre atelier, un véritable chenil installé dans une cour éclairée d'en haut et dans lequel l'air peut être renouvelé par une petite lucarne, 5 ou 6 hommes travaillent dans un cube d'air de 112 pieds par personne ». Et « dans ces ateliers horribles (airocious), décrits par le Dr Smith, les tailleurs sont occupés en temps normal 12 à 13 heures par jour et parfois 14 à 16 heures » (p. 25, 26, 28).

Nombre de personnes employées Branches d’industrie et localités Taux de mortalité par 100 000 habitants de
    25-35 ans 35-45 ans 45-55 ans
958.265 Agriculture, Angleterre et Galles. 743 805 1145
22.301 hommes, 12.377 femmes Vêtement, Londres. 958 1262 2093
13083 Typographie (compositeurs et imprimeurs) 894 1747 2367

Il faut remarquer, et le fait a été mis en évidence par John Simon, chef du département de l'hygiène et rédacteur du rapport, que les chiffres indiqués, dans le tableau ci-dessus, pour la mortalité des tailleurs et des typographes de Londres âgés de 25-35 ans, sont inférieurs à la réalité, parce que dans ces deux branches d'industrie les patrons occupent, jusqu'à l'âge de 30 ans, un grand nombre de jeunes gens qui leur arrivent de la campagne, comme apprentis et « improvers », désirant se perfectionner. Ces jeunes gens grossissent le nombre des travailleurs auquel on rapporte la mortalité, mais ne contribuent pas de la même manière à la statistique des décès ; ils ne résident à Londres que temporairement et lorsqu'ils deviennent malades, retournent à la campagne où leur décès est enregistré. Les chiffres renseignés pour les âges inférieurs ne sont donc pas exacts et ils sont loin de donner la caractéristique vraie de l'état sanitaire de la population industrielle de Londres (p. 30).

La situation des tailleurs a comme pendant celle des typographes, qui souffrent non seulement du manque et de la corruption de l'air, mais des conséquences du travail de nuit. Leur journée est ordinairement de 12 à 13 heures et s'élève parfois à 15 ou 16 heures. « La chaleur est grande et l'air est étouffant dès que le gaz est allumé... Il n'est pas rare que l'atmosphère des salles supérieures soit empestée par les vapeurs de la fonderie, l'odeur des machines et des fosses d'aisance montant du rez-de-chaus­sée. L'air est surchauffé par la chaleur transmise par les planchers et devient insupportable dans les salles basses, dès qu'on y fait brûler un grand nombre de becs de gaz. La situation est plus pénible encore lorsque des chaudiè­res installées au rez-de-chaussée répandent dans tout le bâtiment une chaleur désagréable... D'une manière géné­rale on peut dire que partout la ventilation est insuffi­sante pour éloigner après le coucher du soleil la chaleur et les produits de la combustion du gaz, et que dans beau­coup d'ateliers, principalement dans ceux qui servaient précédemment d'habitation, la situation est hautement déplorable ». Dans quelques ateliers, surtout ceux qui impriment des journaux hebdomadaires et qui occupent des adolescents de 12 à 16 ans, on travaille deux jours et une nuit presque sans interruption ; dans d'autres, qui se chargent de préférence de travaux urgents, le dimanche n'apporte aucun repos et les ouvriers travaillent sept jours par semaine (p. 26, 28).

Dans notre premier volume (chap. VIII, 3, p. 109), nous nous sommes occupés de l'excès de travail imposé aux ouvrières des magasins de modes (milliners and dressmakers), dont les ateliers sont décrits, dans notre rapport, par le Dr Ord. Même quand ils ne sont pas trop mauvais pendant le jour, ces ateliers sont surchauffés, infects ( foul ) et malsains pendant les heures où brûle le gaz. Dans les 34 ateliers les mieux tenus, le Dr Ord constata que le cube d'air atteignait en moyenne par ouvrière plus de 500 pieds dans 4 établissements, de 400 à 500 dans 4, de 200 à 250 dans 5, de 150 à 200 dans 4 et de 100 à 150 dans 9 ; dans le cas le plus favorable, il était à peine suffisant pour un travail permanent dans un local imparfaitement aéré... Or, même lorsqu'ils sont bien aérés, les ateliers deviennent chauds et étouffants le soir à cause du grand nombre de becs de gaz.

Le Dr Ord décrit comme suit un atelier mal tenu, exploité pour compte d'un intermédiaire (middleman), qu'il eut l'occasion de visiter :

« Une chambre de 1280 pieds cubes ; 14 personnes, soit 91,5 pieds cubes par personne. Des ouvrières paraissant succomber au surmenage et au dépérissement, et gagnant d'après leur déposition de 7 à 15 sh. par semaine, y compris le thé... Heures de travail de 8 à 8. La petite chambre où ces 14 personnes étaient entassées était mai aérée ; il y avait deux fenêtres mobiles et une cheminée bouchée. Aucune trace d'un appareil quelconque de ventilation » (p. 27).

Le même rapport dit au sujet du surmenage des modistes :

« Dans les beaux magasins de modes, le surmenage des jeunes filles ne sévit que pendant quatre mois de l'année, mais d'une manière tellement monstrueuse que bien des fois il a provoqué l'étonnement et l'indignation du public. Pendant ces mois, l'atelier travaille régulièrement 14 heures par jour, et lorsque les commandes arrivent en grand nombre ou qu'elles sont urgentes, on fait des journées de 17 à 18 heures. Le reste de l'année, l'atelier travaille 10 à 14 heures, et les ouvrières qui sont occupées à domicile sont régulièrement à la besogne pendant 12 à 13 heures. Dans les ateliers qui font la confection de manteaux de dames, de cols, de chemises et où l'on travaille à la machine à coudre, les journées sont moins longues et ne dépassent guère 10 à 12 heures; [mais, dit le Dr Ord], « à certaines époques, des heures supplémentaires payées spécialement viennent s'ajouter, dans certaines maisons, aux heures régulières, tandis que, dans d'autres, les ouvrières emportent de l’ouvrage qu'elles font chez elles après les heures de l'atelier » et, ajoute-t-il, « ce travail supplémentaire, qu'il soit exécuté d'une maiiière ou de l'autre, est souvent obligatoire » (p. 28).

John Simon complète cette page par la note suivante :

« M. Redcliffe, secrétaire de l'Epidemioloqical Society, qui avait très souvent l'occasion d'examiner la santé des modistes dans les premières maisons de commerce, trouva, sur vingt jeunes filles qui se disaient elles-mêmes « bien portantes », une seulement en bonne santé ; les autres souffraient à différents degrés de surmenage physique, d'exténuation nerveuse et de troubles fonctionnels. »

Il attribue cette situation : premièrement aux longues journées de travail, qui, d'après lui, comprennent 12 heures au minimum pendant les périodes calmes ; deuxièmement

« à la présence d'un grand nombre de personnes dans les ateliers, à la mauvaise ventilation, à la corruption de l'air par l'éclairage au gaz, à la nourriture insuffisante ou mauvaise et an mépris du confort intérieur ».

Le Chef de l'Office sanitaire anglais arrive à la conclusion

« qu’il est pratiquement impossible aux ouvriers de vivre conformément à ce qui est théoriquement leur premier droit à la santé, le droit, quand ils travaillent en commun, de voir écarter d'eux, autant que possible et aux frais de celui qui les occupe, tous les éléments qui peuvent avoir une influence nuisible sur leur santé. Or, les ouvriers ne sont pas pratiquement en état d'obtenir eux-mêmes cette justice sanitaire et, par le fait, ils ne peuvent pas s'attendre, malgré les intentions du législateur, à un secours efficace quelconque de la part des fonctionnaires chargés de poursuivre l'exécution des Nuisances Removal Acts . » (p. 29).
« Sans doute ou se heurtera à quelques difficultés techniques de détail pour délimiter avec précision la réglementation. Mais... en principe, le droit à la protection de la santé est universel. Et dans l'intérêt des myriades d'ouvriers et d'ouvrières dont l'existence est ruinée et raccourcie inutilement par les innombrables souffrances physiques résultant de leurs occupations, j'ose exprimer l'espoir que les conditions hygiéniques du travail seront l'objet d'une protection légale, universelle et suffisante. J'ose espérer, tout au moins, qu'une ventilation efficace sera exigée pour tous les ateliers fermés et que dans les industries malsaines par leur nature, les influences nuisibles seront combattues dans la mesure du possible. » (p. 63).

III : Économie dans la production et la transmission de la force mécanique et dans les bâtiments.

Dans son rapport d'octobre 1852, L. Horner cite une lettre du célèbre ingénieur James Nasmyth de Patricoft, l'inventeur du marteau à vapeur, dans laquelle il est dit entre autres :

« Le public connaît très peu l'augmentation énorme de force motrice qui peut être obtenue par des modifications et des améliorations (aux machines à vapeur) comme celles dont je parle. Pendant quarante ans, le développement des machines a été contrarié, dans notre district (Lancashire), par des traditions reposant sur la timidité et le préjugé ; heureusement aujourd'hui nous en sommes émancipés. Pendant ces quinze dernières années, et surtout depuis quatre ans (c'est-à-dire depuis 1848), des changements très importants apportés à la conduite des machines à condensation... ont eu pour résultat... que ces machines travaillent dans de meilleures conditions et avec une consommation moindre de charbon... Pendant de longues années après l'introduction des moteurs dans les fabriques de ce district, on n'osa faire tourner les machines à condensateurs qu'à une vitesse correspondant à une course du piston de 220 pieds par minute ; de sorte que la marche d'une machine à course de 5 pieds était limitée réglementairement à une vitesse de 22 tours. On considérait qu'il n'était pas avantageux de faire tourner les machines plus vite, et comme toutes les installations étaient faites d'après la vitesse de 220 pieds de course à la minute, cette marche lente et irrationnellement limitée domina l'exploitation pendant beaucoup d'années. Enfin, soit par une heureuse ignorance du réglement, soit à la faveur d'une conception rationnelle d'un courageux innovateur, une vitesse plus grande fut essayée, et comme le résultat fat très favorable, l'exemple trouva aussitôt des imitateurs. On lâcha, suivant l'expression du temps, la bride aux machines et on modifia les poulies des transmissions de manière que, les moteurs marchant à des vitesses de 300 pieds et plus par minute, les machines-outils et les métiers eussent leur ancienne vitesse... Cet accroissement de la vitesse de rotation des machines à vapeur est pour ainsi dire d'application générale aujourd'hui, parce qu'il est démontré que non seulement le rendement du moteur est augmenté, mais que sa marche est également plus régulière. La pression de la vapeur et le vide au condenseur restant les mêmes, la simple accélération de la course du piston augmente la puissance de la machine. Si, par ex., par une transformation convenable, la pression et l'échappement restant les mêmes, nous pouvons faire tourner à une vitesse de 400 pieds par minute une machine qui, faisant 200 pieds, donnait 40 chevaux-vapeur, noirs en aurons exactement doublé la puissance ; et comme les pressions d'admission et d'échappement n'auront pas varié, les organes de la machine resteront soumises aux mêmes efforts et l'augmentation de vitesse n'aura pas accru les chances d'accidents. Il y aura seulement cette différence que nous aurons une augmentation de consommation de vapeur proportionnelle à l'accélération de la course du piston et une usure un peu plus grande, mais ne valant pas la peine d'être signalée, des coussinets et des autres pièces frottantes... Évidemment pour obtenir d'une même machine plus de travail par une course plus rapide du piston, il faut brûler plus de charbon dans la chaudière et employer peut-être une chaudière plus puissante, en un mot produire plus de vapeur. C'est ce que l'on fit ; des chaudières d'une vaporisation plus énergique furent installées pour l'alimentation des anciennes machines « accélérées », dont le travail fut augmenté de 100 % dans beaucoup de cas. Vers 1842, l'attention fut attirée sur le coût extraordinairement réduit de la production de force par les machines à vapeur des mines de Cornouailles, et vers la même époque la concurrence vint obliger les filateurs de coton de rechercher dans les économies la source principale de leurs profits. Aussi la consommation de charbon, par heure et par cheval-vapeur, relativement inférieure, des machines de Cornouailles ainsi que le fonctionnement extraordinairement avantageux des machines à double expansion de Woolf, ne tardèrent pas à mettre au premier plan, dans notre district, la question de l'économie du combustible. Les machines de Cornouailles et celles à double expansion fournissaient (in cheval-vapeur par heure en consommant de 3 ½ à 4 livres de charbon, taudis que celles des districts du coton en consommaient généralement de 8 à 12. Une différence aussi importante décida nos constructeurs de machines à poursuivre, par des procédés similaires, les résultats remarquablement économiques qui étaient déjà courants en Cornouailles et en France, où le prix élevé du charbon avait contraint les fabricants de réduire le plus possible cette partie importante de leurs dépenses. Les résultats suivants furent aussi obtenus :
  1. Beaucoup de chaudières dont la moitié de la surface était exposée à l'air froid au bon vieux temps des grands profits furent maintenant couvertes de couches épaisses de feutre, de maçonnerie ou d'autres matières calorifuges, empêchant la perte par rayonnement de la chaleur qui était obtenue à tant de frais. Les conduites de vapeur furent protégées de la même manière et les cylindres enveloppés de feutre et de bois.
  2. Les hautes pressions entrèrent en pratique. Jusque-là les soupapes de sûreté avaient été réglées pour souffler lorsque la pression de vapeur atteignait 11, 6 ou 8 u par pouce carré ; on trouva qu'une économie notable de combustible était réalisée en portant la pression à 14 ou 20 ₤; de la sorte, le travail de la fabrique fut accompli avec une consommation de charbon beaucoup moindre... Ceux qui eurent les moyens et la hardiesse appliquèrent le système des hautes pressions et de l'expansion dans toute leur étendue et firent construire des chaudières marchant à 30, 40, 60 et 70 lb. par pouce carré, des pressions qui anraient épouvanté un ingénieur de l'ancienne école. Mais comme le résultat économique de cette augmentation de la pression.... ne tarda pas à se manifester sous la forme bien tangible de livres, shillings et pence, les chaudières à haute pression furent bientôt d'un emploi général pour les machines à, condensation. Ceux qui appliquèrent radicalement la réforme installèrent des machines de Woolf : il en fut ainsi pour la plupart de ceux qui eurent à acheter de nouvelles machines. Ils donnèrent la préférence aux moteurs à deux cylindres, dans lesquelles la vapeur travaille à haute pression dans 1'undes cylindres, pour s'échapper, non pas dans l'atmosphère comme autrefois, mais dans le deuxième cylindre, celui-ci à basse pression et avec un volume quatre fois plus considérable que le premier, et y travailler à expansion avant de passer au condenseur. Le résultat économique des machines de ce genre est que le cheval-heure ne demande que de 3 ½ à 4lb. de charbon, tandis que la consommation des machines de l'ancien système, était de 1. à 14 lb. Une combinaison ingénieuse avait permis d'appliquer le système Woolff à deux cylindres, c'est-à-dire la combinaison de la haute et de la basse pression, à des machines anciennes et d'en augmenter la puissance tout en diminuant la consommation. Le même résultat a été obtenu pendant ces dix dernières années en combinant Une machine a haute pression avec une machine à condensation, la vapeur d'échappement de la première étant utilisée pour faire tourner la seconde ; ce système est applicable dans beaucoup de cas.
« Il ne serait guère possible de dresser un tableau exact des augmentations de rendement qui ont été obtenues par l'application de l'un, de l'autre ou de tous ces perfectionnements à un même système de machine. Je suis cependant certain que, pour un même poids de vapeur, nous obtenons aujourd'hui au moins 50 % en moyenne de travail en plus, et que dans beaucoup de cas la même machine, qui fournissait 50 chevaux-vapeur à l'époque des vitesses réduites de 220 pieds par minute, en fournit actuellement plus de 100. Les résultats économiques de l'emploi de la vapeur à haute pression dans les machines à condensation et le travail plus considérable qui est demandé aux anciennes machines par suite de l'extension des entreprises, a provoqué dans ces trois dernières années l'introduction des chaudières tubulaires, qui ont déterminé une nouvelle et notable diminution du coût de la vaporisation (Rep. Fact., Oct. 1852, p 23-27).

Ce qui est vrai des machines motrices l'est également des mécaniques qui transmettent le mouvement et des machines-outils.

« Les progrès rapides de la mécanique dans ces dernières années ont permis aux fabricants de donner de l'extension à leur production sans augmentation de force motrice. Le raccourcissement de la journée de travail a rendu indispensable une application plus économique du travail et a fait naître, dans la plupart des fabriques bien dirigées, la préoccupation d'augmenter la production tout en diminuant les dépenses. J'ai devant moi une statistique, que je dois à l'obligeance d'une personne très intelligente de mon district, qui a relevé pour sa fabrique, depuis 1840 jusqu'à ce jour, le nombre et l'âge des ouvriers, les machines utilisées et les salaires payés. En octobre 1840, sa maison occupait 600 ouvriers, dont 200 de moins de 13 ans ; en octobre 1852, elle n'avait plus que 350 ouvriers, dont 60 seulement âgés de 13 ans et moins. Le nombre des machines en exploitation était à peu près le même et le total des salaires payés n'avait guère varié d'une époque à l'autre ». (Rapport de Redgrave , dans Rep. Fact., Oct. 1852, p 58).

L'effet des perfectionnements des installations mécaniques ne se fait sentir dans toute son intensité que dans les établissements nouveaux, montés d'une manière rationnelle.

« En ce qui concerne les perfectionnements des installations mécaniques, je dois faire remarquer qu'avant tout un grand progrès a été réalisé dans la, construction des fabriques devant utiliser les mécaniques nouvelles... Je tords tout mon fil au rez-de-chaussée et à cet effet j’y ai installé 29 000 broches à organsiner. J'estime à 10 % au moins l'économie de main-d’œuvre que je réalise dans cette salle, non pas tant à cause du perfectionnement de mon système d'organsinage, que par suite de la concentration des machines sous une seule direction. En outre, un seul arbre de transmission suffit pour actionner toutes mes broches, ce qui représente pour moi une économie de poulies de 60 à 80 % par rapport à mes concurrents. Je réalise de plus une économie d'huile, de graisse, etc... En un mot l'installation rationnelle de ma fabrique et l'emploi de machines perfectionnées m'ont valu au bas mot une économie de 10 % de travail, sans compter l'économie de force, de charbon, d'huile, de suif, d'arbres, de courroies, etc. » (Déposition d'un fileur de coton, Rep. Fact., oct. 1863, p. 110).

IV : Utilisation des résidus de la production.

La production capitaliste a pour conséquence de donner plus d'importance à l'utilisation des résidus de la production et de la consommation. Par résidus de la production, nous entendons les déchets de l'industrie et de l'agriculture ; par résidus de la consommation les déjections naturelles de l'homme et les déchets des objets d'usage qu'il consomme. Comme résidus de la production, nous comptons, par exemple, les produits secondaires de l'industrie chimique, dont les petites exploitations ne tirent aucun parti, les copeaux obtenus dans le travail des machines-outils et qui sont utilisés comme matière première dans la production du fer, etc. Comme résidus de la consommation, nous avons la gadoue, les chiffons, etc., dont certains sont de la plus haute importance pour l'agriculture, bien que leur utilisation donne lieu, dans la société capitaliste. à un gaspillage considérable. C'est ainsi qu'à Londres, les déjections de 4 ½ millions d'hommes ne sont employées qu’à empester la Tamise et cela moyennant une dépense énorme.

C'est naturellement le renchérissement des matières premières qui pousse à l'utilisation des résidus, utilisation pour laquelle il faut :

  1. que les résidus soient produits en grande quantité, ce qui ne se présente que dans la production en grand ;
  2. que les machines soient perfectionnees, de manière qu'elles puissent donner, à des matières primitivement inutilisables, une forme qui les rende aptes à entrer dans une fabrication nouvelle ;
  3. que les sciences, spécialement la chimie, aient fait suffisamment de progrès pour découvrir les propriétés utiles des résidus.

La culture maraîchère, développée comme elle l'est en Lombardie, dans la Chine méridionale et au Japon, rend de très grands services à ce point de vue, bien qu'en règle générale, ce système d'agriculture paie la productivité par un énorme gaspillage de force humaine, enlevée à d'autres sphères de la productivité.

Les soi-disant déchets jouent un rôle important dans la plupart des industries. C'est ainsi que le rapport de l'inspection des fabriques de décembre 1863 signalait qu'en Angleterre et dans beaucoup de parties de Irlande, les fermiers n'aimaient pas à cultiver le lin, parce que la préparation dans les scutch mills (les petits peignages à moteur hydraulique) en entraînait une perte notable... Ce déchet, qui était relativement petit pour le coton, était très important pour le lin et ne pouvait être diminué que par le rouissage dans l'eau et le peignage mécanique... En Irlande, le lin était généralement peigné d'une façon scandaleuse et on en perdait de 28 à 30 %, ce qui aurait été évité si ou avait eu recours à de meilleures machines. L'étoupe y était produite en quantité telle que l'inspecteur de fabrique pouvait dire :

« Il m'est revenu que dans plus d'un peignage les ouvriers emportent les étoupes, de grande valeur cependant, pour les employer comme combustible dans leurs foyers » (l. c., p. 140).

Nous parlerons plus loin des déchets de coton, lorsque nous nous occuperons de la variation des prix des matières premières.

L'industrie de la laine a été plus intelligente que celle du lin.

« On y renonçait autrefois à la réutilisation des déchets et des chiffons. Il n'en est plus ainsi depuis que le Shoddy trade, l'industrie de la laine artificielle, est devenue une branche importante de fabrication dans le district de Yorkshire, et il n'y a pas de doute que bientôt il en sera de même du coton, dont la réutilisation des déchets donnera lieu également à une fabrication répondant à un besoin qui sera généralement reconnu, Les chiffons de laine, qui il y a une trentaine d'années valaient en moyenne 4 £ 4 sh. la tonne, ont atteint dans ces dernières années le prix de 44 £, et la demande en est devenue tellement forte qu'on utilise également les tissus mixtes de laine et de coton, dans lesquels on est parvenu à détruire le coton en conservant intacte la laine. Actuellement des milliers d'ouvriers sont occupés à la fabrication du shoddy, au plus grand avantage des consommateurs qui achètent maintenant à un prix très modéré du drap d'une bonne qualité moyenne » Rep. Fact., déc. 1863, p. 107).

Déjà à la fin de 1862, la laine artificielle intervenait pour un tiers dans le total des matières premières consommées par l'industrie anglaise ( Rep. Fact., oct 1862, p. 81). Le « grand avantage » qui en est résulté pour le « consommateur », c'est que ses vêtements de laine s'usent trois fois plus vite et montrent la corde au bout de six fois moins de temps.

L'industrie anglaise de la soie était engagée sur la même pente. De 1839 à 1862, la consommation de soie pure brute avait légèrement diminué, tandis que celle de déchets de soie avait doublé, grâce à des machines perfectionnées, on tirait parti de ces derniers qui étaient autrefois presque sans valeur et on en faisait une soie bonne à différents usages.

C'est l'industrie chimique qui fournit l'exemple le plus remarquable de l'utilisation des résidus. Non seulement elle consomme et réutilise les déchets des fabrications qui lui sont propres, mais elle trouve un emploi à ceux de beaucoup d'autres industries. C'est ainsi que du goudron de gaz, presqu'inutilisable autrefois, elle tire les couleurs d'aniline, l'alizarine et jusque (dans ces derniers temps) des médicaments.

Il convient évidemment de distinguer l'économie de la production déterminée par l'utilisation des résidus de l'économie dans la production des résidus, cette dernière consistant à ramener à un minimum les déchets de toute production, c'est-à-dire à utiliser directement jusqu'à la dernière limite les matières premières et les matières auxiliaires entrant dans la production. L'économie dans la production des résidus dépend en partie du perfectionnement de l'outillage. On consomme d'autant moins d'huile, d'eau de savon, etc., que les pièces des machines sont fabriquées avec plus de précision et sont mieux polies. Et ce qui est vrai de ces matières auxiliaires est vrai également, mais avec une importance beaucoup plus grande, des matières premières, qui abandonnent d'autant moins de déchets dans la production qu'elles sont travaillées par des machines et des outils de meilleure fabrication. Enfin la qualité des matières premières joue également un rôle dans la diminution des résidus de la production. Cette qualité dépend d'une part du développement des industries extractives et de l'agriculture (C'est-à-dire du progrès de la civilisation dans le sens propre du mot), d'autre part, du perfectionnement des industries préparatoires, qui transforment la matière première avant qu*elle soit livrée à la manufacture.

« Parmentier a prouvé que, depuis une époque assez rapprochée, le siècle de Louis XIV, par exemple, l'art de moudre a reçu en France de bien grands perfectionnements, que la différence de l'ancienne à la nouvelle mouture peut s'étendre jusqu'à la moitié en sus du pain fourni par la même quantité de blé. En effet, on assigne d'abord 4 setiers, puis 3, enfin 2 setiers de blé pour la consommation annuelle d'un habitant de Paris, qui n'est plus aujourd'hui que de 1 ⅓ setier ou à peu près 342 livres par individu. J'ajouterai à ces faits mes observations directes et ma propre expérience. Dans le Perche, que j'ai longtemps habité, des moulins grossièrement fabriqués, qui avaient des meules de granit et de trapp, ont été reconstruits d'après les règles de la mécanique, dont les progrès, depuis trente ans, ont été si considérables. On les a pourvus de bonnes meules de La Ferté, on a moulu le grain en deux fois, on a imprimé au bluteau un mouvement circulaire, et le produit en farine de la même quantité de blé s'est accru d'un sixième.
« Ainsi s'explique facilement l'énorme disproportion entre la consommation journalière de blé chez les Romains et chez nous ; la raison en est toute dans l'imperfection des procédés de mouture et de panification. Ainsi doit s'expliquer un fait remarquable signalé par Pline (XVIII, XX, 2). et que AI. Boeckh s'est contenté d'indiquer en passant, probablement parce qu'il n'en a pas soupçonné la cause. La farine, se vendait à Rome, suivant sa qualité, 40, 48 ou 96 as le modius. Ces prix, si élevés, relativement aux cours des grains à cette époque, ont leur raison dans 1'imperfection des procédés de moulure, qui étaient alors dans l'enfance et devaient entrainer des frais considérables » (Dureau de la Malle, Économie politique des Romains, Paris, 1840, tome I, p. 240).

V : Économie due aux inventions.

Cette économie dans l'emploi du capital fixe résulte, ainsi que nous l'avons déjà dit, de ce que les moyens de travail et les matières premières sont mis en œuvre à une grande échelle, c'est-à-dire utilisés par du travail socialisé, agissant coopérativement dans le procès de production. Sans cette condition, les inventions en mécanique et en chimie ne pourraient être appliquées sans renchérissement du prix des marchandises, ce qui est toujours la condition sine qua non, de même que l'économie résultant d'une consommation productive commune ne serait pas possible si la production ne se faisait pas à une grande échelle. Enfin il faut l'expérience du travail combiné pour déterminer où et comment les inventions peuvent être appliquées de la matière la plus simple, et quelles sont les frictions à vaincre pour la mise en pratique de la théorie et son application au procès de production.

Signalons en passant la distinction entre le travail général et le travail en commun. L'un et l'autre jouent un rôle important dans le procès de production et bien que l'un se transforme en l'autre, une différence très nette les sépare. Par travail général il faut entendre tout travail scientifique, toute découverte, toute invention, résultant soit de la coopération des vivants, soit de l’utilisation du travail des morts -, quant au travail en commun, il suppose la coopération directe des individus.

Ce que nous venons de dire au sujet de l'économie due aux inventions est confirmé par les observations que nous avons enregistrées à maintes reprises et notamment par :

  1. la grande différence qui existe entre le coût de la construction de la première machine d'un nouveau type et celui des machines suivantes (Voir à ce sujet Ure et Babbage).
  2. les dépenses plus élevées auxquelles donne lieu l'exploitation d'un établissement installé d'après des inventions récentes, par rapport aux établissements qui s'élèvent plus tard de ses ruines, ex suis ossibus [3] .

Alors que les premiers entrepreneurs font le plus souvent faillite, on voit généralement ceux qui leur succèdent et qui ont acquis dans de meilleures conditions leurs bâtiments et leurs machines, faire de bonnes affaires. Il en résulte que c'est le plus sou - vent la catégorie la moins digne et la. plus méprisable des capitalistes d'argent qui tire le plus grand profit des progrès du travail général de l'esprit humain et de son application sociale par le travail combiné.


Notes

[1] « Puisque, dans toutes les fabriques, une très grande somme de capital fixe est engagée dans les bàtiments et les machines, le gain sera d'autant plus grand que le nombre d'heures pendant lesquelles les machines peuvent travailler sera plus considérable ». (Rev. of lnsp. of Fact. 31 Octobre 1858, p. 8).

[2] Voir Ure, Philosophie des manufactures.

[3] De ses propres ossements. (N.R. )


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