1902

Avant-garde et masses, lutte économique et politique, conscience et spontanéité...
L'ouvrage de base du marxisme sur la question du Parti.


Que faire ?

Lénine

I : DOGMATISME ET "LIBERTE DE CRITIQUE"

b) LES NOUVEAUX DEFENSEURS DE LA "LIBERTE DE CRITIQUE"

Et c'est ce mot d'ordre ("liberté de critique") que le Rabotchéïé Diélo (n° 10), organe de l'"Union des social-démocrates russes à l'étranger", a formulé solennellement ces tout derniers temps : non comme postulat théorique, mais comme revendication politique, comme réponse à la question : "L'union des organisations social-démocrates fonctionnant à l'étranger est-elle possible ?" - "Pour une union solide, la liberté de critique est indispensable" (p. 36).

De là deux conclusions bien nettes : 1° le Rabotchéïé Diélo assume la défense de la tendance opportuniste dans la social-démocratie internationale, en général; 2° le Rabotchéïé Diélo réclame la liberté de l'opportunisme dans la social-démocratie russe. Examinons ces conclusions :

Ce qui déplaît "surtout" au Rabotchéïé Diélo, c'est la "tendance qu'ont l'Iskra et la Zaria [1] à pronostiquer la rupture entre la Montagne et la Gironde de la social-démocratie internationale [2]".

"Parler d'une Montagne et d'une Gironde dans les rangs de la social-démocratie, écrit le rédacteur en chef du Rabotchéïé Diélo", B. Kritchevski, c'est faire une analogie historique superficielle, singulière sous la plume d'un marxiste : la Montagne et la Gironde ne représentaient pas des tempéraments ou des courants intellectuels divers, comme cela peut sembler aux historiens-idéologues, mais des classes ou des couches diverses : moyenne bourgeoisie d'une part, petite bourgeoisie et prolétariat de l'autre. Or, dans le mouvement socialiste contemporain, il n'y a pas collision d'intérêts de classe; dans toutes (souligné par Kritchevski) ses variétés y compris les bernsteiniens les plus avérés, il se place entièrement sur le terrain des intérêts de classe du prolétariat, de la lutte de classe du prolétariat pour son émancipation politique et économique" (pp. 32-33).

Affirmation osée ! B. Kritchevski ignore-t-il le fait, depuis longtemps noté, que précisément la large participation de la couche d'"académiciens" au mouvement socialiste de ces dernières années, a assuré cette rapide diffusion du bernsteinisme ? Et l'essentiel, sur quoi l'auteur fonde-t-il son opinion pour déclarer que les "bernsteiniens les plus avérés" se placent, eux aussi, sur le terrain de la lutte de classe pour l'émancipation politique et économique du prolétariat ? On ne saurait le dire. Aucun argument, aucune raison pour appuyer sa défense résolue des bernsteiniens les plus avérés.

L'auteur estime apparemment que, dès l'instant où il répète ce que disent d'eux-mêmes les bernsteiniens les plus avérés, son affirmation n'a pas besoin de preuves. Mais quoi de plus "superficiel" que cette façon de juger toute une tendance sur la foi de ce que disent d'eux-mêmes ceux qui la représentent. Quoi de plus superficiel que la "morale" qui suit, sur les deux types ou chemins différents, et même diamétralement opposés, du développement du parti (pp. 34-35 du Rabotchéïé Diélo) ? Les social-démocrates allemands, voyez-vous, reconnaissent l'entière liberté de critique; les Français ne la reconnaissent pas, et c'est leur exemple qui montre tout le "mal de l'intolérance".

Précisément l'exemple de B. Kritchevski, répondrons-nous, montre qu'il est des gens qui, tout en s'intitulant marxistes, considèrent l'histoire exactement "à la manière d'Ilovaïski [3]". Pour expliquer l'unité du parti allemand et le morcellement du parti socialiste français, il n'est guère besoin de fouiller dans les particularités de l'histoire de l'un ou l'autre pays, de mettre en parallèle les conditions du semi-absolutisme militaire et du parlementarisme républicain; d'examiner les conséquences de la Commune et de la loi d'exception contre les socialistes; de comparer la situation et le développement économiques; de tenir compte du fait que la "croissance sans exemple de la social-démocratie allemande" s'est accompagnée d'une lutte d'une énergie sans exemple dans l'histoire du socialisme, non seulement contre les erreurs théoriques (Mühlberger, Dühring [4], les socialistes de la chaire [5]), mais aussi contre les erreurs tactiques (Lassalle), etc., etc. Tout cela est superflu ! Les Français se querellent parce qu'ils sont intolérants; les Allemands sont unis parce qu'ils sont de petits garçons bien sages.

Et, remarquez-le bien, à l'aide de cette incomparable profondeur de pensée, on "récuse" un fait qui renverse entièrement la défense des bernsteiniens. Ces derniers se placent-ils sur le terrain de la lutte de classe du prolétariat ? Question qui ne peut être résolue définitivement et sans retour que par l'expérience historique. Par conséquent, ce qui a le plus d'importance ici, c'est l'exemple de la France, seul pays où les bernsteiniens aient tenté d'agir comme une force autonome, aux chaleureux applaudissements de leurs collègues allemands (et en partie, des opportunistes russes v. Rab. Diélo, 2-3, pp. 83-84). Alléguer l'"intransigeance" des Français, en dehors de la valeur "historique" de cette allégation (au sens de Nozdrev), - c'est chercher simplement à étouffer sous des paroles acrimonieuses des faits extrêmement désagréables.

D'ailleurs, nous n"avons nulle intention d'abandonner les Allemands à B. Kritchevski et aux autres nombreux défenseurs de la "liberté de critique". Si les "bernsteiniens les plus avérés" sont encore tolérés dans le parti allemand c'est uniquement dans la mesure où ils se soumettent à la résolution de Hanovre[6], qui rejette délibérément les "amendements" de Bernstein, et à celle de Lubeck [7], qui (malgré toute sa diplomatie) contient un avertissement formel à l'adresse de Bernstein. On peut, au point de vue des intérêts parti allemand, contester l'opportunité de cette diplomatie, se demander si, en l'occurrence, un mauvais accommodement vaut mieux qu'une bonne querelle; on peut en bref différer d'avis sur tel ou tel moyen de repousser le bernsteinisme, mais on ne saurait contester que le parti allemand l'a deux fois repoussé. Aussi bien, croire que l'exemple des Allemands confirme la thèse selon laquelle "les bernsteiniens les plus avérés se placent sur le terrain de la lutte de classe du prolétariat pour son émancipation économique et politique", c'est ne rien comprendre à ce qui se passe sous les yeux de tous[8].

Bien plus, nous l'avons déjà signalé, le Rabotchéïé Diélo intervient devant la social-démocratie russe pour réclamer la "liberté de critique" et défendre le bernsteinisme. Il a dû apparemment se convaincre que nos "critiques" et nos bernsteiniens étaient injustement offensés. Mais lesquels ? Par qui, où et quand ? Pourquoi injustement ? Là-dessus le Rabotchéïé Diélo se tait; pas une fois il ne mentionne un critique ou un bernsteinien russe ! Il ne nous reste qu'à choisir entre deux hypothèses possibles. Ou bien la partie injustement offensée n'est autre que le Rabotchéïé Diélo lui-même (ce qui est confirmé par ceci que les deux articles du n° 10 parlent uniquement des offenses infligées par la Zaria et l'Iskra au Rabotchéïé Diélo). Et alors comment expliquer cette bizarrerie que le Rabotchéïé Diélo, qui a toujours récusé avec opiniâtreté toute solidarité avec le bernsteinisme, n'ait pu se défendre qu'en plaçant un mot en faveur des "bernsteiniens les plus avérés" et de la liberté de critique ? Ou bien ce sont des tiers qui ont été injustement offensés. Et alors quels motifs peut-on avoir pour ne les point nommer ?

Ainsi, nous voyons que le Rabotchéïé Diélo continue le jeu de cache-cache auquel il se livre (nous le montrerons plus loin) depuis qu'il existe. Et puis, remarquez cette première application pratique de la fameuse "liberté de critique". Cette liberté s'est ramenée aussitôt, en fait, non seulement à l'absence de toute critique, mais aussi à l'absence de tout jugement indépendant. Le même Rabotchéïé Diélo qui tait, comme une maladie secrète (selon l'expression heureuse de Starover), l'existence d'un bernsteinisme russe, propose de guérir cette maladie en recopiant purement et simplement la dernière ordonnance allemande pour le traitement de la forme allemande de cette maladie ! Au lieu de liberté de critique, imitation servile... pis encore : simiesque ! Les manifestations de l'actuel opportunisme international, partout identique dans son contenu social et politique varient selon les particularités nationales. Dans tel pays, les opportunistes se sont depuis longtemps groupés sous un drapeau particulier; dans tel autre, dédaigneux de la théorie ils mènent pratiquement la politique des radicaux socialistes; dans un troisième, quelques membres du parti révolutionnaire passés au camp de l'opportunisme veulent arriver à leurs fins, non par une lutte ouverte pour des principes, une tactique nouvelle, mais par une dépravation graduelle, insensible et, si l'on peut dire, impunissable, de leur parti; ailleurs, enfin, ces transfuges emploient les mêmes procédés dans les ténèbres de l'esclavage politique, où le rapport entre l'activité "légale" et l'activité "illégale" etc., est tout à fait original. Faire de la liberté de critique et de la liberté du bernsteinisme la condition de l'union des social-démocrates russes, sans une analyse des manifestations concrètes et des résultats particuliers du bernsteinisme russe, c'est parler pour ne rien dire.

Essayons donc de dire nous-mêmes, au moins en quelques mots, ce que n'a pas voulu dire (ou peut-être n'a pas su comprendre) le Rabotchéïé Diélo.


Notes

[1] La Zaria est une revue politique éditée par les léninistes en 1901-1902. Il n'en paraîtra que 4 numéros.

[2] La comparaison entre les deux tendances du prolétariat révolutionnaire (tendance révolutionnaire et tendance opportuniste) et les deux tendances de la bourgeoisie révolutionnaire du XVIII° siècle (tendance jacobine - "la Montagne" - et tendance girondine) a été faite dans l'éditorial du n° 2 de l'Iskra (février 1901). L'auteur de cet article est Plekhanov. Parler de "jacobinisme" dans la social-démocratie russe est encore aujourd'hui le thème favori à la fois des cadets, des "bezzaglavtsy" et des mencheviks. Mais que Plekhanov ait le premier usé de cette notion contre l'aile droite de la social-démocratie, c'est ce qu'aujourd'hui on préfère taire ou... oublier. (Note de l'auteur dans l'édition de 1907.)

[3] Ilovaïski était l'auteur de manuels d'histoire très répandus sous le tsarisme. Les processus historiques y étaient souvent décrits comme étant le produit de l'âme d'un peuple donné... (N.R.)

[4] Lorsque Engels attaqua Dühring, pour qui penchaient un assez grand nombre de représentants de la social-démocratie allemande, les accusations de violence, d'intolérance, de manque de camaraderie dans la polémique, etc., s'élevèrent contre lui, même en public, au congrès du parti. Most, avec ses camarades, proposa (au congrès de 1877) de ne plus publier dans le Vorwärts, les articles d'Engels comme "sans intérêt pour l'immense majorité des lecteurs"; Vahlteich déclara que l'insertion de ces articles avait fait grand tort au parti; que Dühring lui aussi avait rendu des services à la social-démocratie : "Nous devons utiliser tout le monde dans l'intérêt du parti, et si les professeurs se disputent, le Vorwärts n'est pas là pour leur servir d'arène" (Vorwärts, 65, 6 juin 1877). Comme on le voit, c'est encore un exemple de défense de la "liberté de critique", exemple auquel feraient bien de réfléchir nos critiques légaux et opportunistes illégaux, qui aiment tant se référer aux Allemands.

[5] Tendance réformiste qui apparît dans la social-démocratie allemande à la fin du XIX° siècle.

[6] Le congrès de Hanovre de la social-démocratie allemande (1899) avait voté une résolution condamnant las thèses de Bernstein. Mais cette résolution était suffisemment peu précise pour avoir pu être votée par les partisans de Bernstein eux-mêmes.

[7] Le congrès de Lubeck du SPD (1901) a été le sommet de la bataille entre marxistes et révisionnistes. Ceux-ci menaient l'offensive au nom du droit à "critiquer le marxisme". Ils seront défaits mais resteront au sein du S.P.D.

[8] Il faut noter que sur la question du bernsteinisme dans le parti allemand, le Rabotchéïé Diélo s'est toujours contenté de rapporter purement et simplement les faits "en s'abstenant" totalement d'une appréciation propre. Voir, par exemple, le n° 2-3, p. 66 sur le Congrès de Stuttgart (congrès de 1898 de la social-démocratie allemande qui marque le début de l'offensive de Bernstein et de ses partisans - N.R.); toutes les divergences se ramènent à la "tactique", et l'on constate seulement que l'énorme majorité reste fidèle à la tactique révolutionnaire d'avant. Ou bien le n° 4-5, p. 25 et suivantes, simple répétition des discours au congrès de Hanovre, en reproduisant la résolution de Bebel; l'exposé et la critique de Bernstein sont de nouveau renvoyés (comme dans le n° 2-3) à un "article spécial". Le curieux, c'est qu'à la page 33, dans le n° 4-5, on lit : "... les conceptions, exposées par Bebel, ont derrière elles l'énorme majorité du congrès", et un peu plus loin : ". . . David a défendu les conceptions de Bernstein. Tout d'abord il s'est attaché à montrer que... Bernstein et ses amis se placent pourtant (sic!) sur le terrain de la lutte de classe". . . Ce fut écrit en décembre 1899, et en septembre 1901 le Rabotchéïé Diélo a, sans doute, perdu confiance dans la justesse des affirmations de Bebel et reprend le point de vue de David comme le sien propre ! (Note de Lénine)


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