1892

Le commentaire "officiel" du programme d'Erfurt du Parti Social-Démocrate allemand par l'un de ses principaux rédacteurs...

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Le programme socialiste

Karl Kautsky

(La lutte des classes. Le programme d'Erfurt.)


III : La Classe capitaliste.

1 : Commerce et Crédit.

Nous avons vu que, dans les pays où règne le mode de production capitaliste, la masse de la population devient de plus en plus des prolétaires , des ouvriers ne possédant plus leurs moyens de production, qui, par suite, ne peuvent produire avec ce dont ils disposent et se voient contraints, s’ils ne veulent mourir de faim, de vendre la seule chose qu’ils possèdent, leur force de travail . En fait, la majorité des paysans et des petits industriels appartient au prolétariat. Ce qui les en distingue, leur propriété, n’est qu’une vaine apparence, plus propre à dissimuler l’exploitation dont ils sont l’objet, leur asservissement, qu’à l’empêcher. C’est un voile que la moindre brise assez forte soulève et emporte.

D’un autre côté, nous nous trouvons en présence de possédants, capitalistes et grands propriétaires fonciers auxquels appartiennent seuls les moyens de production les plus importants, les sources essentielles d’existence de toute la population. Cette propriété exclusive leur réserve la possibilité et le pouvoir de s’asservir les non-possédants et de les exploiter.

Tandis que la majorité de la population devient de plus en plus la proie du besoin et de la misère, ce petit groupe de capitalistes et de grands propriétaires fonciers, avec leurs parasites s’appro­prie seul les bénéfices énormes qui découlent des conquêtes de la civilisation actuelle, et en particulier des progrès des sciences naturelles et de leur application pratique.

Examinons d’un peu plus près ce petit groupe d’élus ; étudions le rôle qu’ils jouent dans la vie économique et ses conséquences sociales.

Nous avons déjà appris à connaître trois des espèces en lesquelles se divise le capital : le capital commercial, le capital usuraire, le capital industriel. Cette dernière espèce est la plus jeune, elle compte peut-être moins de siècles que les deux autres ne comptent de millions d’années. Mais ce dernier venu a crû plus rapidement, beaucoup plus rapidement que ses frères aînés. Il est devenu un géant qui les a subjugués et forcés à le servir.

Pour la petite exploitation sous sa forme parfaite (classique), le commerce n’est pas d’une nécessité absolue. Le paysan et l’artisan peuvent se procurer directement chez le producteur les moyens de production, si toutefois il est obligé de les acheter. A ce stade de l’évolution économique, le commerce sert heureusement le luxe, mais il n’est pas indispensable à la production prise dans son ensemble, au maintien de la société.

Le mode de production capitaliste, par contre, comme nous l’avons vu, dépend de prime abord du négoce, et d’autre part le commerce, à un certain stade de son évolution, a besoin de la production capitaliste pour prendre du développement. Plus celle-ci s’étend, plus le mode de production capitaliste prédomine, plus le progrès du commerce devient indispensable à toute la vie économique. Il n’est plus uniquement au service du superflu, du luxe. Toute la production, la subsistance de la population dans un pays capitaliste exige aujourd’hui que le commerce suive sa voie sans obstacles. C’est une des raisons pour lesquelles une guerre universelle serait actuelle­ment plus dévastatrice que jamais. La guerre produit un arrêt du commerce, mais aujourd’hui un semblable événement amène un arrêt de la production, de toute la vie économique, signifie la ruine économique qui s’étend et ne cause pas moins de calamités que les dégâts commis sur le théâtre de la guerre.

Pour le mode de production capitaliste, le développement de l’usure n’est pas moins important que celui du commerce. Sous le régime de la petite industrie, l’usurier était un parasite qui mettait à profit la misère ou la légèreté des autres pour les saigner. L’argent qu’il prêtait servait en général la règle étant que chaque producteur possédait en propre les moyens de production nécessaires à des dépenses improductives. Quand, par exemple, un noble empruntait de l’argent, il ne le faisait que pour le dissiper en plaisirs ; le paysan ne le faisait que pour payer ses impôts ou des frais de justice. Le prêt à intérêt était donc considéré comme immoral ; on le flétrissait partout.

Il en est tout autrement dans le mode de production capitaliste. L’argent est devenu un moyen de fonder une entreprise capitaliste, d’acheter, d’exploiter des forces de travail. Quand aujourd’hui un patron emprunte pour fonder une nouvelle entreprise ou en agrandir une qui existe déjà, cela ne veut pas dire qu’il diminue son revenu du montant de l’intérêt dû pour le prêt. L’argent emprunté lui sert surtout à exploiter des forces de travail, à augmenter par suite son revenu de plus du montant des intérêts dus. Le prêt à intérêts perd donc son caractère primitif. Le rôle qu’il jouait autrefois, l’exploitation de la misère et de l’imprévoyance, disparaît de plus en plus, sa tâche consiste maintenant à « féco nder » la production capitaliste, à lui permettre de se développer plus rapidement qu’il ne lui serait possible si les capitalistes industriels se contentaient d’amener du capital dans leurs coffres-forts. La répulsion qu’inspirait l’usurier cesse. Il devient immaculé et on lui donne un nouveau nom qui sonne mieux : c’est un créditeur.

D’autre part, la direction principale suivie par le capital portant intérêt a changé. Les sommes que les capitalistes usuriers accumulaient dans leurs caisses arrivaient par mille canaux aux non-capitalistes. Aujourd’hui, les caisses du capital usuraire, les institutions de crédit, sont plutôt des réservoirs où afflue, par mille canaux, l’argent des non-capitalistes dont on le sort pour le donner aux capitalistes. Comme autrefois, le crédit est un moyen de faire servir des intérêts au capital par des non-capitalistes, possédants et non-possédants. Mais il est également devenu un moyen puissant de transformer en capital, ce que possèdent les différentes classes de non-capitalistes, des richesses énormes de l’Eglise catholique et de l’ancienne noblesse aux misérables économies des servantes et des journaliers. On célèbre aujourd’hui les institutions de crédit actuelles parce qu’elles transforment en capital les économies des salariés, des artisans, des paysans, et font de ceux-ci des « capitalistes », comme le prétendent les partisans de l’ordre actuel. Mais cette accumulation de l’argent des non-capitalistes n’a d’autre but que de mettre à la disposition des capitalistes de nouveaux capitaux et d’accélérer le développement du mode de production capitaliste. Mais nous avons vu ce que ce progrès rapporte aux salariés, aux paysans et aux artisans.

Si les institutions actuelles de crédit ont de plus en plu s pour effet de transformer en capital, mis à la disposition de la classe capitaliste, la fortune totale des différentes classes de non-capitalistes, elles permettent d’autre part de mieux utiliser les capitaux de la classe capitaliste. Elles concentrent tout l’argent que les capitalis tes isolés n’ont pas momentanément l’occasion d’engager dans leurs entreprises, et rendent accessi­bles à d’autres capita listes qui en ont besoin ces capitaux qui « dormiraient » sans cela. Elles permettent également de transformer en argent les marchandises avant qu’elles ne soient vendues, et diminuent ainsi le temps de roulement et par suite la masse de capital nécessaire à l’exploitation d’une entreprise déterminée.

Cette méthode augmente extraordinairement la masse et le pouvoir du capital dont dispose la classe capitaliste. Aussi le crédit est-il devenu aujourd’hui un des levier s le s plus puissants de la production capitaliste. A côté du grand développement pris par le machinisme et la constitution de l’armée industrielle de réserve, il est une des causes principales de l’élasticité du mode de production actuel qui permet à l’industrie, à la plus légère impulsion de prendre un rapide essor et de s’étendre puissam ment.

Mais le crédit est encore plus sensible au moindre trouble que le commerce. Le moindre ébranlement qu’il subit a sa répercussion sur toute la vie économique.

De nomb reux économistes ont considéré le crédit comme un moyen de transfor­mer en capitalistes les non-possédants ou ceux qui possédaient peu. Mais comme son nom l’indique déjà, le crédit repose sur la confiance que le prêteur a dans l’emprunteur. Plus ce dernier possède, plus est grande la sécurité qu’il offre, plus est considérable le crédit dont il dispose. Le système du crédit est donc un moyen de fournir aux capitalistes plus de capital qu’ils n’en possèdent, d’accroître la prépondé­rance des capitalistes, d’accuser et non d’affaiblir les antagonismes sociaux.

Ainsi donc, le crédit n’est pas seulement un moyen d’accélérer le développement de la production capitaliste et de lui permettre de tirer parti de toute conjoncture favorable ; c’est encore un moyen de hâter la disparition de la petite exploitation ; c’est enfin un moyen de compliquer, de rendre plus sensible à toute perturbation tout l’édifice du mode actuel de production, de porter l’incertitude dans les rangs des capitalistes et de rendre de plus en plus chancelant le terrain où ils se meuvent.

2 : Division du travail et concurrence.

Tandis que, d’une part, l’évolution économique a pour effet de lier de plus en plus étroitement le commerce et l’industrie au crédit, d’autre part, par suite des progrès de la division du travail, les différentes fonctions que le capitaliste doit remplir dans l’ordre économique deviennent de plus en plus l’objet d’institutions et d’entreprises distinctes, séparées les unes des autres. Autrefois., le commerçant ne pouvait se borner à acheter et à vendre les marchandises ; il lui fallait les réunir, les entreposer, et les porter sur le marché souvent fort éloigné. Il devait les assortir, les étaler et les rendre accessibles aux acheteurs isolés. Aujourd’hui, nous ne rencontrons pas seulement la distinction du petit commerce et du gros commerce. Nous nous trouvons encore en présence d’entreprises spéciales s’occupant du transport et de l’emmaga­sinage des marchandises (entrepôts, élévateurs). Dans les grands marchés centraux, dans les bourses, l’achat et la vente sont si bien l’objet d’une branche d’activité particulière, sont si distincts des autres fonctions du marchand qu’on ne se borne pas à acheter et à vendre des marchandises qui sont loin d’être fabriquées, qui ne le sont même aucunement, on achète même des marchandises sans vouloir en prendre possession, on vend des marchandises qu’on ne possède pas.

On ne pouvait autrefois se représenter un capitaliste sans un grand coffre-fort où venait se rassembler l’argent qu’il touchait, et où il puisait les sommes nécessaires à ses paiements. Aujourd’hui, dans les pays avancés au point de vue économique, en Angleterre, en Amérique particulièrement, les caisses des capitalistes relèvent d’entreprises particulières, des banques. On ne paie plus le capitaliste, on verse à sa banque, c’est elle, et non le capitaliste qui vous donne ce qu’il doit. Aussi quelques grandes entreprises centrales administrent la caisse de toute la classe capitaliste d’un pays.

Mais si de cette façon, les diverses fonctions du capitaliste relèvent désormais d’entreprises différentes, indépendantes, cette indépendance n’est qu’extérieure, juridi­que. Économiquement, elles ont entre elles des liens fort intimes et dépendent étroitement les unes des autres. Les fonctions d’une de ces entreprises ne peuvent se remplir convenablement si les fonctions d’une quelconque des autres entreprises auxquelles elle se rattache commercialement éprouvent une perturbation.

Plus le commerce, le crédit et l’industrie sont dans un état de dépendance récipro­que, plus les diverses fonctions de la classe capitaliste élèvent d’entreprises distinctes, et plus aussi les capitalistes isolés dépendent les uns des autres. L’économie capitaliste d’un pays, et à certains points de vue du marché universel, tend de plus en plus à se constituer en un organisme immense dont les parties sont intimement liées. Si la masse de la population tombe de plus en plus sous la dépendance des capitalistes ceux-ci tombent de plus en plus sous la dépendance les uns des autres,

L’organisation économique du mode de production actuel devient un mécanisme si compliqué, si délicat que son bon fonctionnement dépend de plus en plus de l’engrenage de ses innombrables parties et de leur exactitude à remplir leur office. Jamais mode de production n’a exigé un réglage plus systématique. Mais la propriété privée empêche d’introduire le bon ordre dans cette organisation. Tandis que les entreprises isolées tombent économiquement sous une dépendance réciproque, juridi­quement elles restent indépendantes les unes des autres. Les moyens d’exploitation de chaque entreprise constituent une propriété privée, leur propriétaire peut en disposer à son gré.

Plus la grande exploitation se développe, plus les entreprises particulières devien­nent considérables, et plus l’activité économique exercée dans chacune d’elles devient réglée, se conforme jusque dans les plus petits détails à un plan déterminé, soigneu­sement élaboré. Mais la coopération des entreprises particulières reste sou­mise au pouvoir aveugle de la libre concurrence. Celle-ci ne maintient en activité l’orga­nisme économique qu’en dissipant effroyablement forces et ressources dans des perturbations de plus en plus puissantes ; non qu’elle mette chacun à sa place, mais elle broie quiconque fait obstacle à sa marche. C’est ce qu’on nomme la « sélection », « la lutte pour la vie ». Mais la libre concurrence rejette moins les incapables que ceux qui ne sont pas à leur place, soit qu’ils ne possèdent pas les capacités, soit, ce qui est important, qu’ils ne disposent pas des capitaux suffisants. Mais elle ne se contente pas aujourd’hui de frapper ceux qui ne l’emportent pas dans cette lutte pour l’existence. Chaque coup porté à un vaincu entraîne la ruine, met en péril de nombreu­ses existences, économiquement liées à l’entreprise qui a fait banqueroute, salariés, créanciers, fournisseurs.

On emploie encore volontiers le proverbe : « Chacun est l’artisan de sa fortune ». Il remonte à l’époque ou régnait la petite industrie, où le sort de l’ouvrier, non seule­ment le sien mais celui de sa famille, dépendait de ses qualités personnelles. Aujourd’hui, le sort des membres de la société capitaliste dépend de moins en moins de sa personnalité et de plus en plus de mille circonstances sur lesquelles il n’a aucune influence. La concurrence ne fait plus aujourd’hui la sélection des meilleurs.

3 : Le Profit.

D’où la classe capitaliste tire-t-elle son revenu ? Le capital marchand et le capital usuraire obtenaient à l’origine leur bénéfice ou leur intérêt au moyen de soustractions opérées sur les biens des personnes appartenant aux classes les plus diverses qui recouraient à leur service ou à leur intermédiaire. Le capital industriel tire son profit de l’exploitation des salariés non-possédants. Mais plus le mode de production capitaliste se développe, plus aussi le capital industriel l’emporte sur les autres espè­ces de capitaux, plus il se les asservit ; mais il n’y arrive qu’en leur abandonnant une partie de la plus-value qu’il tire de ses salariés. Au cours de cette évolution, la plus-value créée par les prolétaires devient de plus en plus l’unique source ou toute la classe capitaliste puise son revenu. Le métier et par endroits l’agriculture paysanne, en voie de disparition, influent de moins en moins sur le fond de la société actuelle ; il en est de même des anciennes formes de capital, du capital marchand et du capital usuraire qui tiraient leurs profits de l’exploitation des classes non-capitalistes. Il existe aujourd’hui des États où l’on ne rencontre plus ni l’artisan ni le paysan, l’Angleterre, par exemple. Mais on ne peut concevoir aucun des Etats modernes sans la grande industrie.

Pour comprendre les formes actuelles du capital, il faut partir du capital indus­triel ; c’est dans la plus-value que produit l’industrie capitaliste qu’il faut chercher l’origine essentielle, de plus en plus importante, d’où découle tout profit capitaliste.

Dans le chapitre précédent, nous avons déjà appris à connaître la plus-value que crée le prolétaire industriel et que s’approprie le capitaliste industriel. Nous avons également vu comment la masse de la plus-value que crée le travailleur isolé hausse de plus en plus si on la compare au salaire ; les moyens employés sont l’augmentation du travail imposé à l’ouvrier, l’introduction de machines, qui économisent le travail, l’emploi de forces de travail moins coûteuses, etc. De plus, en même temps que se développe l’industrie capitaliste, le nombre des prolétaires exploités augmente. La masse de la plus-value qui revient à la classe capitaliste s’enfle donc de plus en plus.

Mais, malheureusement, une joie sans mélange n’est jamais le lot d’un mortel. La classe capitaliste doit partager, quelque répugnance qu’elle ait pour le partage. Il lui faut partager la plus-value qu’elle attrape avec la propriété foncière et avec l’Etat. La part que ses rivaux empochent croît d’année en année.

4 : La Rente foncière.

Quand nous parlons des classes qui tendent à devenir les possesseurs exclusifs et les exploiteurs, les monopolistes des moyens de production, il nous faut établir une distinction entre les capitalistes et les grands propriétaires fonciers. La terre est, en effet, un moyen de production d’une espèce particulière. C’est le plus indispensable de tous. Sans elle, aucune activité humaine n’est possible. Même le navigateur et l’aéro­naute ont besoin d’un point de départ et d’un point d’atterrissement. Mais la terre est aussi un moyen de production qu’on ne peut nullement accroître à volonté. Cependant, il n’est arrivé nulle part que chaque lopin de terre ait été mis en culture par ses habitants. En Chine même, il existe encore des étendues considérables de terrain qui n’ont pas été cultivées.

Dans l’Europe du moyen âge, sous le régime de la petite exploitation paysanne, chaque cultivateur possédait sa ferme et son champ. L’eau, la forêt, les pâturages étaient propriétés communes. La quantité de sol non cultivé était si grande qu’on pouvait permettre à chacun de prendre possession et de mettre en œuvre toute terre qu’il défrichait. Puis, comme nous le savons, se produisit le développement de la production des marchandises et ses conséquences. Les produits du sol devinrent, des marchandises, prirent une valeur. Par répercussion, la terre, elle aussi, devint une marchandise et eut une valeur. Les diverses communes et communautés paysannes cherchèrent à restreindre le cercle de leurs membres, et ceux-ci commencèrent à ne plus considérer la terre qu’ils possédaient en commun et dont ils exploitaient même une partie en commun (forêts, pâturages) comme la propriété collective inaliénable de la commune ou de la communauté, mais à la regarder comme une espèce de propriété privée collective, appartenant aux membres actuels du groupe et à leurs héritiers, et dont la jouissance était interdite à tous les membres ultérieurs de la communauté. Ils voulaient faire du sol leur monopole.

Mais quelqu’un devait encore convoiter la propriété collective de la commune. C’était le seigneur foncier, l’ancien protecteur de la propriété commune. Si cette terre, qui avait acquis une si grande valeur, devait devenir propriété privée, elle devait être sa propriété privée. Dans la plupart des régions, mais surtout dans les pays où s’était développée la grande exploitation agricole, les seigneurs réussirent à s’emparer de la propriété commune des paysans. Les évictions, l’expulsion de paysans isolés de leurs biens suivirent. Toute la terre, même celle qui n’était pas mise en culture, passa à l’état de propriété privée, la propriété foncière devint le privilège d’un petit nombre.

Ainsi, grâce à l’évolution économique, grâce, en particulier, à la constitution de la grande propriété foncière, le sol devint un monopole bien avant que le terrain disponible eût été épuisé, bien avant qu’on pût parler de surpopulation. Si la terre, comme moyen de production, occupe une situation exceptionnelle, parce qu’elle ne peut être augmentée à volonté, elle la doit non à ce que le sol disponible a déjà été exploité, mais à ce que, au moins dans les pays civilisés, une minorité en a déjà pris entièrement possession. Ainsi se constitue un monopole d’une espèce toute parti­culière. Vis-à-vis des classes non-possédantes, la classe capitaliste possède sans doute le monopole des moyens de production.

Mais au sein de la classe capitaliste elle-même, il n’existe pas un monopole exercé par certains de ses membres sur certains moyens de production, au moins un monopole permanent. Quand il se forme une entente entre capitalistes pour monopo­liser une invention particulière très importante, une nouvelle machine, par exemple, il peut toujours se rencontrer d’autres capitalistes qui achètent cette machine ou la dépassent par une autre invention, ou l’imitent tôt ou tard. Tout cela n’est pas possible avec la propriété privée,. Les propriétaires fonciers jouissent d’un monopole non seulement vis-à-vis des classes non possédantes, mais encore vis-à-vis de la classe capitaliste.

Le caractère propre de la propriété foncière s’est développé d’une façon particuliè­rement nette en Angleterre, où un petit nombre de familles a entre les mains le sol de tout le pays et s’y attache, ne le vend pas. Quiconque a besoin de terres, les obtient, à titre de prêt, contre un fermage, la rente foncière [1] . Un capitaliste qui veut construire une fabrique ou une maison d’habitation, ouvrir une mine ou entreprendre une exploitation agricole, ne peut généralement pas, en Angleterre, acheter le fonds ; il doit se contenter de le louer.

Chez nous, le capitaliste est, la plupart du temps, un propriétaire foncier. Le fabricant possède le soi sur lequel est bâtie sa fabrique, l’entrepreneur de mines possède le fonds qu’il fait exploiter. D’un autre côté, le grand propriétaire foncier est souvent un capitaliste industriel dans le mode de production capitaliste, l’agriculture, comme nous l’avons déjà remarqué, devient également une industrie capitaliste qui, en somme, est soumise aux mêmes lois que les autres branches. Quand le capitaliste exploite son entreprise sur un terrain qui lui appartient, quand il est lui-même propriétaire foncier, il n’est naturellement pas tenu de partager la plus-value avec ce dernier mais cela ne change pas essentiellement l’affaire. Il n’est, en effet, devenu capitaliste qu’en versant au précédent possesseur du bien-fonds du capital dont les intérêts correspondent au montant de la rente foncière.

Mais le caractère du monopole de la propriété foncière s’accuse d’autant plus que la demande de terrain s’accroît, que la population augmente, que la classe capitaliste a plus besoin du sol, que le mode de production capitaliste se développe. La rente foncière croît aussi dans les mêmes mesures ; nous entendons par ce terme le montant de la rente foncière totale payée dans la société capitaliste. Il n’est nullement néces­saire que la rente de chaque bien-fonds hausse. Un terrain, toutes conditions restant égales d’ailleurs, rapporte d’autant plus de rentes qu’il est plus productif et plus favorablement situé (voisin ou éloigné du marché). Nous ne pouvons naturellement ici entrer dans l’étude des lois de la rente. L’utilisation de nouvelles terres plus fertiles peut donc faire baisser la rente d’un sol épuisé. Mais la rente du terrain nouvellement employé n’en croîtra que plus vite. Les améliorations apportées au système de transports peuvent faire tomber la rente d’une région voisine du marché au profit de régions plus éloignées. Ces deux phénomènes se sont produits dans ces deux dernières dizaines d’années. La rente foncière américaine a haussé, au détriment de l’Europe occidentale, dans la mesure toutefois où des tarifs protecteurs ne s’y sont pas opposés. Cette remarque ne s’applique qu’aux terres consacrées à l’agriculture. Dans les villes, la rente foncière suit une progression constante et rapide. Le mode de production capitaliste ne cesse de concentrer la masse de la population dans les cités. Malheureusement, ce qui est le plus atteint par cette tendance, c’est moins le profit des capitalistes industriels que la santé corporelle et spirituelle des classes les plus pauvres. La question du logement nous fait connaître une nouvelle cause de souffrances pour lé prolétariat. Mais ce n’est pas ici le lieu de nous étendre davantage sur ce point.

5 : Les impôts

Si le propriétaire foncier rogne de plus en plus la part de plus-value revenant au capitaliste, soit directement, soit indirectement, en provoquant par exemple le renchérissement des coûts d’entretien du travailleur, l’Etat ne reste pas inactif à ce point de vue. L’Etat moderne a pris de l’importance en même temps que la classe capi­taliste ; par elle il est devenu grand. D’un autre côté il s’est révélé le moyen le plus puissant de provoquer l’essor à cette classe. État moderne et classe capitaliste se sont mutuellement aidés. L’Etat est indispensable à la classe capitaliste, elle a besoin de sa protection à l’intérieur et à l’extérieur.

Plus le mode de production capitaliste se développe, et plus les antagonismes et les contradictions qu’il crée s’accusent. Mais aussi la complication de ses rouages augmente, la dépendance réciproque des individus s’accroît, et le besoin devient plus vif de posséder une autorité qui leur soit supérieure et veille à ce que chacun remplisse les devoirs que ses fonctions économiques lui imposent. Un organisme aussi délicat que le mode de production actuel tolère moins facilement que les modes antérieurs la solution des conflits et des différents par la seule action des intéressés. La défense personnelle est remplacée par le droit dont l’Etat a la garde.

L’exploitation capitaliste n’est nullement le résultat d’un droit déterminé. Ce sont bien plutôt ses exigences qui ont créé le droit actuellement en vigueur et lui ont donné son empire. Le droit ne crée pas l’exploitation ; il se borne à veiller à ce que l’exploitation se poursuive aussi facilement que possible à l’égal des autres procès. Si nous avons dit que la concurrence était le ressort, nous pouvons considérer que le droit est l’huile qui rend moins sensibles les frottements du mécanisme économique. Si ces résistances s’accroissent, si, d’une part, les antagonismes entre exploiteurs et exploités, possédants et non-possédants, si le « lumpenprolétariat » en particulier prend de l’extension ; si, d’autre part, an sein de la classe capitaliste, chaque patron individuel recourt à la coopération de nombreux capitalistes pour éviter tout obstacle à la marche de son entreprise, la nécessité d’un droit convenable se fait plus vivement sentir; plus l’importance de la police et de la justice devient considérable, plus la nécessité d’une autorité publique forte mettant son pouvoir au service du droit devient impérieuse.

Mais, pour les capitalistes, il ne s’agit pas seulement de vaquer à la production sans être troublé dans l’intérieur du pays, de pouvoir acheter et vendre. Dès le principe, le commerce extérieur joue un grand rôle dans la production capitaliste. Plus celle-ci devient prédominante, et plus la sécurité et l’extension du marché extérieur présente un vif intérêt vital pour la nation. Mais sur le marché universel, les capitalistes d’une nation rencontrent des concurrents appartenant à d’autres pays. Pour leur tenir tête, ils appellent l’Etat à leur secours : il peut, grâce a sa puissance militaire, faire respecter leurs prétentions, ou même ce qui est encore préférable, mettre en fuite leurs rivaux étrangers. Les Etats et les monarques tombent de plus en plus sous la dépendance de la classe capitaliste, les armées servent de plus en plus, non seulement les buts personnels des princes, mais encore ceux que poursuit la classe capitaliste. Les guerres, de dynastiques qu’elles étaient, se transforment de plus en plus en guerres commerciales, et finalement en guerres nationales qu’en dernière analyse on peut ramener aux rivalités économiques existant entre les classes capitalistes des divers pays.

L’Etat capitaliste a donc besoin non seulement d’une armée de fonctionnaires consacrés à la justice et à la police (ainsi qu’à l’administration de ses finances), mais aussi d’une puissante armée de soldats. Dans les États capitalistes, ces deux armées ne cessent de s’accroître.

Tant que la science n’avait pas fait son entrée dans la technique industrielle, la technique militaire ne se modifia que lentement. Mais dès que le machinisme eut conquis l’industrie et l’eut soumise à de constants bouleversements, la fixité que l’on remarquait dans les engins de guerre prit également fin. Chaque jour apporte une nouvelle invention, une nouvelle découverte, qui, à peine éprouvée et introduite à grands frais, se voit détrôner par une nouveauté qui révolutionne tout. Les engins de guerre deviennent de plus en plus volumineux, de plus en plus compliqués, de plus en plus coûteux. En même temps, les progrès réalisés dans le régime des transports permettent de transporter sur le champ de bataille des masses de plus en plus considérables. Aussi ne cesse-t-on d’accroître les armées.

Dans ces conditions, chez toutes les grandes puissances européennes, les dépenses militaires (auxquelles il faut attribuer la plus grande partie des dettes publiques) ont pris une extension vraiment insensée.

L’État coûte de plus en plus d’argent, les charges qu’il impose deviennent de plus en plus écrasantes. Partout où ils ont la législation dans leurs mains, capitalistes et grands propriétaires fonciers cherchent naturellement à se décharger autant que possible sur les autres classes de la population. Mais on ne peut tirer de celles-ci que des ressources de plus en plus minimes. Ainsi, malgré tous les artifices de MM. les exploiteurs, leur plus-value doit elle être de plus en plus rognée par raison d’État.

6 : La Baisse du Profit.

En même temps que se poursuit l’évolution que nous venons de décrire, la masse du capital total, engagé à profit par la classe capitaliste dans ses diverses entreprises, montre une tendance à croître plus rapidement que l’exploitation de la classe ouvrière, plus rapidement que la masse de la plus-value créée par celle-ci.

Nous ne pouvons nous étendre plus longuement ici sur les causes de ce phéno­mène dont l’intelligence suppose des connaissances économiques considérables. Un exemple fera comprendre ce que nous avons dit.

Prenons un fait bien palpable. Comparons un fileur à la main d’il y a cent ans, qu’exploitait un capitaliste, comme industriel à domicile avec un fileur à la machine d’aujourd’hui. Quel capital considérable ne faut il pas pour que ce dernier puisse faire son travail ! Combien était minime par contre le capital que le capitaliste engageait dans la filature à la main. Il payait au fileur un salaire et lui donnait le coton ou le lin qu’il devait mettre en œuvre. Pour le salaire, le cas ne s’est pas beaucoup modifié ; mais le fileur à la machine emploie peut-être aujourd’hui cent fois plus de matières premières que le fileur à la main. Quelles énormes constructions, quelles énormes machines à vapeur, machines à filer ne sont elles pas nécessaires pour qu’une filature à la machine puisse fonctionner !

Une autre circonstance a son importance : le capitaliste d’il y a cent ans qui occupait le fileur n’engageait dans son entreprise que les avances nécessaires aux salaires et aux matières premières. Le capital constant n’existait presque pas, le rouet n’entrait pas en ligne de compte. Son capital se reproduisait rapidement ; dans un trimestre par exemple. Il n’avait donc besoin d’engager dans son entreprise, d’avancer que le quart du capital qu’il employait dans l’année. Aujourd’hui, dans une filature mécanique, le montant du capital engagé dans la machinerie et dans les bâtiments est extraordinairement plus élevé. Si la révolution du capital, avancé en salaires et en matières premières, peut être la même qu’il y a cent ans, le roulement de l’autre partie du capital qui existait à peine à cette époque est très lent.

Toute une série de causes a un effet contraire : le crédit, par exemple, mais en particulier la baisse de la valeur des produits, conséquence nécessaire de l’augmen­tation de la productivité du travail. Mais toutes ces causes sont impuissantes à faire complètement disparaître l’évolution dont nous parlons. Elle se produit dans toutes les branches d’industrie ; lente dans les unes, elle est rapide dans les autres. Elle a ce résultat que la grandeur du capital avancé annuellement, qui revient en général à l’ouvrier dans l’industrie, augmente rapidement et considérablement.

Admettons que cette somme s’élevait il y a cent ans à 100 marks, qu’aujourd’hui elle atteint 1.000 marks. Supposons encore que l’exploitation de l’ouvrier a quintuplé. Si la plus-value qu’il créait il y a cent ans s’élevait à 50 marks par an, elle se monte aujourd’hui, le salaire annuel restant le même, à 250 marks. La masse de la plus-value créée a donc, en ce cas, crû en soi et pour soi (absolument). Mais par rapport à la masse du capital que le capitaliste avance annuellement, la plus-value a baissé. Il y a cent ans, ce rapport était égal à 50 % ; il n’atteint aujourd’hui que 25 %

Ce n’est naturellement qu’un exemple : mais la tendance qu’il manifeste est réelle.

La masse totale de la plus-value créée annuellement dans un pays capitaliste s’accroît constamment et rapidement. Mais la masse totale du capital engagé par la classe capitaliste dans les diverses entreprises capitalistes et auquel revient la plus-value croît encore bien plus vite. Si l’on songe en outre, que, comme nous l’avons vu, les charges publiques et la rente foncière rognent de plus en plus la masse de la plus-value créée annuellement, on comprendra que la masse de la plus-value qui revient en moyenne par an à une somme déterminée de capital baisse constamment bien que l’exploitation de l’ouvrier augmente.

Le profit, c’est à dire cette partie de la plus-value qui reste à l’entrepreneur capita­liste manifeste donc une tendance à baisser par rapport au capital total avancé par celui-ci. Ou, pour nous exprimer autrement, au cours de l’évolution du mode de production capitaliste, d’une manière générale, le profit que rapporte une certaine somme de capital devient de plus en plus minime. Cela ne s’applique naturellement qu’en moyenne pour de grandes périodes. Un symptôme de cette baisse est la baisse constante du taux de l’intérêt.

Ainsi donc, tandis que l’exploitation de l’ouvrier marque une tendance à monter, le taux du profit du capitaliste manifeste une tendance à la baisse. C’est une des plus étranges contradictions du mode de production capitaliste, si riche cependant en contradictions.

On a conclu de cette baisse, que l’exploitation capitaliste finirait par prendre fin d’elle-même. Le capital finirait par rapporter un profit si dérisoire que les capitalistes, mourant de faim, en seraient réduits à chercher du travail. Mais ce ne serait vrai que si le taux de profit baissait constamment, la masse du capital total restant la même. Mais ce n’est nullement le cas. Dans les nations capitalistes, la masse du capital croît plus rapidement que ne diminue le taux du profit. L’accroissement du capital est une des conditions de la baisse du taux de profit. Si le taux de l’intérêt baisse de 5 à 4 et de 4 à 3 % cette baisse ne diminue pas le revenu du capitaliste dont le capital est monté pendant ce temps de un à deux et à quatre millions.

La baisse du taux de profit, ou de l’intérêt, ne présage nullement une diminution de revenu de la classe capitaliste. La masse de la plus-value qui lui revient augmente constamment. Cette baisse n’atteint le revenu que des capitalistes qui ne peuvent accroître suffisamment l’étendue du capital. Au cours de l’évolution économique, la limite, à partir de laquelle un capital commence à assurer une situation à son posses­seur, s’élève toujours. Les ressources, dont on a besoin au minimum pour pouvoir vivre du travail d’autrui sans travailler soi-même, doivent être de plus en plus considérables. Ce qui, il y a cinquante ans, constituait une fortune importante, n’est plus qu’une bagatelle aujourd’hui.

La baisse du profit et du taux de l’intérêt n’a pas pour effet la disparition, mais la diminution de la classe capitaliste. Chaque année, de petits capitalistes en sont exclus et sont réduits à livrer la même lutte désespérée que les artisans, les petits commer­çants et les petits paysans ; lutte qui peut durer plus ou moins, mais qui doit forcément se terminer par leur chute dans le prolétariat. Leurs efforts pour échapper à leur sort ne font que précipiter leur ruine.

On s’étonne de la quantité d’imbéciles dont tout aigrefin sait se faire confier leur argent en leur promettant des intérêts particulièrement élevés. Ces gens ne sont en général pas si sots qu’ils en ont l’air. Ces entreprises aventureuses sont le fétu de paille auquel ils se raccrochent pour tirer de leur petite fortune des intérêts conve­nables. C’est moins la cupidité que la crainte de la misère qui les aveugle.

7 : Progrès des grandes entreprises. Les Trusts.

Si la concurrence met aux prises le métier et la grande industrie capitaliste, la lutte se poursuit entre les grandes et les petites exploitations capitalistes. Chaque instant apporte une nouvelle invention, une nouvelle découverte dont l’application augmente considérablement la productivité du travail. Mais chacun de ces progrès déprécie plus ou moins les installations industrielles antérieures, nécessite de nouvelles dispositions et souvent des agrandissements. Le capitaliste qui ne possède pas le capital nécessaire pour réaliser ces changements devient tôt ou tard incapable de soutenir la concurrence et se ruine. Ou bien il se sent poussé à engager son capital dans une branche d’in­dustrie où une petite entreprise peut encore lutter. Ainsi la concurrence dans la grande industrie favorise l’encombrement de la petite industrie, et provoque la ruine du métier dans les rares branches où cette dernière peut encore relativement subsister.

Dans la grande industrie, les exploitations deviennent de plus en plus considé­rables, de plus en plus étendues. Les grandes entreprises qui comptaient des centaines d’ouvriers sont aujourd’hui des exploitations gigantesques qui emploient des milliers de travailleurs (filatures, brasseries, fabriques de sucre, établissements sidérurgiques). Les petites entreprises disparaissent de plus en plus : à un certain moment l’évolution industrielle conduit, non à une augmentation, mais à une diminution croissante du nombre des exploitations de la grande industrie capitaliste.

Mais ce n’est pas tout. L’évolution économique a également pour effet de réunir en une seule main un nombre toujours plus considérable d’entreprises capitalistes, d’en ménager la possession soit à un capitaliste individuel, soit à une société de capitalistes qui économiquement ne forme qu’une personne (une personne juridique).

Des voies fort nombreuses conduisent à ce résultat.

D’abord la tendance des capitalistes à supprimer la concurrence. Nous avons appris plus haut que la concurrence était le ressort du mode de production actuel. Elle est le ressort de la production et du commerce des marchandises en général. Mais si la concurrence est nécessaire à l’ensemble de la société où règne la production des marchandises, chaque possesseur de marchandises n’en désire pas moins voir sur le marché son article soustrait à la concurrence. S’il est le seul possesseur d’un objet demandé, s’il jouit d’un monopole, il peut élever son prix bien au-dessus de sa valeur; les demandeurs de cette marchandise dépendent de lui de la façon la plus complète. Quand, sur le marché, plusieurs vendeurs sont en présence avec des articles de même espèce, ils peuvent artificiellement créer un monopole en s’alliant pour ne former tous ensemble qu’un seul vendeur. Une semblable union, cartel, ring, trust, syndicat, etc., est naturellement d’autant plus facile que le nombre des concurrents dont il faut asso­cier les intérêts contradictoires est plus petit.

En tant que le mode de production capitaliste élargit le marché et augmente le nombre des concurrents, il entrave la constitution des monopoles dans le commerce et dans l’industrie. Mais, comme nous l’avons déjà remarqué, dans toute la branche de l’industrie capitaliste, il arrive tôt ou tard un moment où son extension conduit à une diminution du nombre des exploitations qu’elle contient. Dès lors, cette branche devient un terrain de plus en plus favorable à la constitution de trusts, On peut en hâter la formation en protégeant par des droits protecteurs le marché intérieur contre la concurrence étrangère. Le nombre des concurrents se trouve ainsi diminué sur ce marché et il devient plus facile aux producteurs nationaux de s’entremettre pour créer un monopole et, grâce à la « protection du travail national », d’écorcher les consom­mateurs nationaux.

Dans ces trente dernières années, le nombre des trusts qui « règlent » la produc­tion et le prix de certaines marchandises, s’est fort accru, comme on sait, surtout dans les pays protectionnistes : États-Unis, Allemagne, France. Quand un trust est constitué, les différentes entreprises qui s’unissent n’en forment plus qu’une en fait, placée sous une seule direction, et très souvent elles sont formellement soumises à une direction unique.

Ce sont précisément les marchandises les plus importantes, les plus indispensa­bles au progrès de la production, la houille et le fer dont la production et la mise en œuvre sont le plus souvent soumises aux trusts. La plupart. de ces syndicats capitalistes étendent leur influence bien au delà des branches d’industrie mono­polisées. Ils font dépendre de quelques monopolistes tout le rouage de la production.

En même temps qu’on cherche à réunir dans une même main les diverses exploitations d’une même branche, se développé également la tendance de réunir en une seule différentes entreprises appartenant à diverses branches parmi lesquelles l’une fournit la matière première, ou les outils aux autres. Beaucoup de compagnies de chemins de fer possèdent des mines de charbons, des fabriques de locomotives leur appartenant en propre. Les fabriques de sucre visent à cultiver elle-même une partie des betteraves qu’elles emploient ; le producteur de pommes de terre fonde sa propre distillerie, etc.

Notons encore un troisième moyen de réunir en une même main plusieurs entre­prises. C’est le plus simple de tous.

Nous avons vu que dans le mode de production actuel le capitaliste doit remplir des fonctions extrêmement importantes. Quelque inutiles qu’elles puissent être dans une autre organisation de la production, il n’en est pas moins vrai que, sous le régime de la production des marchandises et de la propriété privée des moyens de production, la grande production n’est possible que comme production capitaliste. Pour que la production se poursuive et que les produits arrivent aux consommateurs, il est nécessaire que le capitaliste intervienne avec son capital et l’emploie judicieusement. Si le capitaliste ne produit rien, ne crée pas de valeur, il n’en joue pas moins un rôle important dans le mécanisme économique.

Mais plus une exploitation capitaliste devient importante, plus il est nécessaire, pour le capitaliste, de se décharger d’une partie de ses fonctions croissantes, soit sur d’autres entreprises capitalistes, comme nous l’avons vu, soit sur des salariés qui le remplacent. Dans la vie économique, il importe peu que ces offices soient remplis par un salarié ou par un capitaliste. Elles ne créent pas de valeur, parce que le capitaliste les confie à autrui. Le capitaliste doit donc les payer avec la plus-value. Nous apprenons ici à connaître une nouvelle soustraction opérée sur la plus-value, soustraction qui diminue le profit.

Si l’extension prise par une entreprise force le capitaliste à se décharger de ses fo nctions, sur des employés, l’ accroissement de la plus-value lui facilite cette dépense. Plus la plus-value est grande, plus le capitaliste peut se décharger de ses fonctions sur des employés jusqu’à ce qu’il se soit soustrait à toute activité. Il ne lui reste plus que le souci d’engager à intérêt cette partie du profit qu’il ne dépense pas.

Le nombre des exploitations qui en sont arrivées à ce point augmente tous les ans. Le développement des sociétés par actions nous le montre de la façon la plus nette. Elles font voir à l’œil le moins exercé que la personne du capitaliste est devenue abso lument indifférente dans le mode de production actuel. Seul, son capital a de l’importance. En Angleterre (en Allemagne, les chif fres manquent pour ces époques anciennes), le nombre des sociétés par actions enregistrées s’élevait en 1845, à 57 ; en 1861, à 334 seulement; en 1888, par contre, à 2.550 et en 1896 à 4.735. En 1888, 11.001 sociétés par actions furent en activité, avec un capital versé de plus de 12.000 millions de marks, et en 1896, avec un capital versé de plus de 23.000 millions de marks.

On a cru trouver dans le système des sociétés par actions un moyen de rendre accessibles aux « petites gens » les avantages de la grande exploitation. Mais, comme le crédit, ce système qui, d’ailleurs, n’en est qu’une forme particulière, est surtout une façon de mettre à la disposition des grands capitalistes la fortune des « petites gens ».

Si, dans une entreprise, la personne du capitaliste n’est plus indispensable, chacun, dès lors, peut l’exploiter. Il suffit de posséder le capital nécessaire. Il n’a pas besoin de connaître l’affaire. Aussi un capitaliste peut il réunir dans sa main les exploitations les plus diverses, n’ayant aucun rapport entre elles. Le grand capitaliste a surtout les plus grandes facilités de mettre la main sur les sociétés par actions. Il lui suffit de posséder la majorité des actions, que l’on peut acheter aussi rapidement que vendre, pour mettre l’entreprise sous sa dépendance et la faire servir à ses intérêts.

Il faut remarquer encore qu’en général les grands capitaux s’accroissent plus vite que les petits, Plus un capital est grand, en effet, plus est grande, toute condition restant égale d’ailleurs, la masse du profit, c’est-à-dire le revenu qu’il rapporte, et plus est minime la part que le capitaliste doit dépenser pour ses propres besoins, et plus est grande celle qu’il peut joindre à titre de nouveau capital a son capital ancien. Un capitaliste dont l’entreprise rapporte annuellement 10.000 marks ne pourra vivre que modestement, si l’on s’en tient aux idées ayant cours dans sa classe. Il peut se tenir pour satisfait s’il réussit à mettre annuellement 2.000 marks de côté, soit un cinquième de son profit. Un capitaliste, dont le capital est assez considérable pour qu’il puisse en tirer 100.000 marks de revenu, peut, même s’il dépense cinq fois plus pour lui et sa famille, adjoindre à son capital primitif trois cinquièmes de son profit. Si le capital est assez important pour rapporter un million, il lui sera difficile, s’il est un homme normal, d’employer à son usage un dixième de cette somme, et malgré tout son luxe, il accumulera commodément neuf dixièmes de son profit,

Tandis que les petits capitalistes sont obligés de lutter pour la vie avec une âpreté toujours plus grande, les grandes fortunes ne cessent de se développer et, en peu de temps, atteignent une étendue considérable.

Si nous résumons tout ce que nous venons de dire : l’accrois sement de l’étendue des exploitations, l’augmentation rapide des grandes fortunes, la diminution du nombre des entreprises, la réunion de plus en plus fréquente de plusieurs exploitations en une seule main, il devient clair que le mode de production capitaliste tend à remettre les moyens de production, devenus le monopole de la classe capitaliste, entre dès mains de moins en moins nombreuses. Cette évolution aboutit finalement à ce résultat  : la totalité des moyens de production d’une nation et même de tout l’univers deviennent la propriété privée d’une personne isolée ou d’une société par actions qui en dispose à son gré. Tout l’organisme économique se réunit en une énorme entreprise où tout doit servir un seul maître, appartenir à un seul maître.

La propriété privée des moyens de production conduit à ceci dans la société capitaliste : personne ne possède plus rien, un seul excepté. Elle aboutit donc à sa propre disparition personne ne possédant plus rien, tout le monde devenant esclave. Mais le développement de la production capitaliste des marchandises a également pour effet d’abolir ses propres principes. L’exploitation capitaliste devient absurde quand l’exploiteur ne trouve plus pour ses propres marchandises d’autre acheteur que ses exploités. Si les salariés forment les seuls consommateurs, les produits dans lesquels est incorporée la plus-value deviennent invendables ; la plus-value n’a plus de valeur.

En fait un état tel que nous venons de le dépeindre serait aussi effroyable qu’impossible. On ne l’atteindra jamais ; on ne peut jamais l’atteindre. Il suffirait de s’en rapprocher pour que les souffrances, les contradictions et les antagonismes arrivent à être intolérables, la société tomberait en ruines si l’on n’avait pas imprimé une autre direction à l’évolution. Mais bien que cet état ne puisse être absolument atteint dans la réalité, nous nous en rapprochons rapidement, plus rapidement qu’on ne le croit en général. En effet, tandis que d’un côté se poursuit la réunion entre un petit nombre de mains des exploitations capitalistes isolées, d’un autre côté, à mesure que se développe la division du travail, s’accroît comme nous l’avons vu la dépen­dance réciproque des entreprises indépendantes en apparence. Mais cette dépendance se réduit à la dépendance unilatérale des petits capitalistes. De même que la plupart des ouvriers travaillant à domicile, indépendants à ce qu’il semble, ne sont que les salariés des capitalistes, beaucoup des capitalistes qui paraissent indépendants sont sous la domination d’autres capitalistes, beaucoup d’exploitations capitalistes qui paraissent indépendantes ne sont en fait que les succursales d’une énorme entreprise capitaliste. La dépendance où sont les petits capitalistes vis-à-vis des gros capitalistes se développe bien davantage encore que la réunion des diverses entreprises en la propriété d’un petit nombre. Le mécanisme économique des nations capitalistes est, maintenant déjà, dominé et exploité par un petit nombre de capitalistes géants. Quelques raisons sociales peu nombreuses s’empareront de lui tout entier ; ce n’est presque plus qu’une affaire de forme.

Tandis que la dépendance économique de la grande masse de la population vis-à-vis de la classe capitaliste se développe de plus en plus, dans le sein de cette dernière, la dépendance de la majorité vis-à-vis d’une minorité qui ne cesse de diminuer en nombre, mais augmente en richesse et en puissance, s’accroît également.

Mais cette dépendance ne ménage pas plus aux capitalistes la sécurité qu’elle ne la donnait aux prolétaires, artisans, petits commerçants, paysans. Au contraire : ce qui s’applique à tous ces derniers, s’applique également aux capitalistes ; plus ils devien­nent dépendants, moins ils sont sûrs de leur situation. C’est naturellement surtout vrai des petits capitalistes. Mais même le capital le plus grand est incapable de ménager une parfaite sécurité.

Nous avons déjà étudié quelques-unes des causes qui rendent de moins en moins sûres les entreprises capitalistes : l’organisme tout entier devient de plus en plus sensible aux perturbations extérieures. Mais le mode de production capitaliste, en accusant les antagonismes des différentes classes et des différentes nations, en donnant aux masses en opposition des proportions de plus en plus considérables, en leur fournissant des armes de plus en plus puissantes, ce mode de production multiplie les occasions de semblables troubles et aggrave les désastres qui en résultent. L’augmentation de la productivité du travail ne se contente pas d’accroître la plus-value qui revient aux capitalistes, elle accroît également la masse des marchan­dises qui arrivent au marché et doivent être débitées, Avec l’exploitation s’accroît aussi la concurrence, l’âpre lutte de tous les capitalistes contre tous les capitalistes. Un bouleversement constant de la technique marche de pair avec cette évolution ; sans cesse se produisent de nouvelles inventions, de nouvelles découvertes qui déprécient ce qui existe déjà et rendent inutiles non seulement des ouvriers isolés, non seulement des machines isolées mais souvent des exploitations entières, des branches d’industrie entières.

Nul capitaliste ne peut faire fond sur l’avenir, aucun ne sait avec certitude s’il pourra conserver ce qu’il a gagné et le laisser à ses enfant.

D’ailleurs la classe capitaliste se divise de plus en plus en deux couches : l’une, dont le nombre ne cesse de s’accroître, est formée par les capitalistes qui sont devenus absolument inutiles à la vie économique, elle n’a rien autre à faire qu’à dissiper les quantités croissantes de plus-value qui lui reviennent, dans la mesure toutefois où elle ne les accumule. pas pour en faire de nouveaux capitaux. Souvenons nous de ce que nous avons dit au chapitre précédent sur la situation des intellectuels dans la société actuelle et l’on ne s’étonnera pas de voir la grande majorité des riches oisifs jeter leur argent par les fenêtres et le dissiper en plaisirs grossiers et stupides. L’autre couche, formée des capitalistes encore utiles à leur entreprise, diminue de plus en plus ; mais ses soucis et ses responsabilités augmentent. Si une partie des capitalistes se consume à tuer le temps, l’autre s’exténue dans les luttes incessantes de la concurrence.

Mais pour toutes deux s’accroît l’insécurité de l’existence. Ainsi le mode de production actuel ne permet même pas aux exploiteurs, à ceux qui monopolisent et se réservent ses énormes avantages, d’en jouir pleinement.

8 : Les Crises économiques.

Si grande que, même dans les conditions habituelles, soit l’insécurité générale pour toutes les classes, elle est encore fortement aggravée par les crises , qu’à un certain stade de développement la production de marchandises ramène nécessai­rement.

Etant données l’importance que les crises présentent pour toute notre vie économique dans ces dernières dizaines d’années et l’obscurité de leurs causes pour beaucoup d’esprits, nous nous permettrons d’approfondir un peu ce sujet.

Les grandes crises modernes qui ébranlent le marché universel ont leur origine dans la surproduction qui provient à son tour de l’anarchie nécessairement liée à la production des marchandises,

Dans tous les modes de production, il peut y avoir surproduction si l’on entend par là que l’on crée plus d’objets qu’on en utilise. Elle ne peut naturellement pas avoir d’effets fâcheux quand les producteurs produisent en vue de leurs propres besoins. Si, par exemple, une famille paysanne primitive récolte une fois plus de blé qu’il ne lui en faut, elle réserve le superflu pour les mauvaises années, ou, si ses greniers sont pleins, elle le donne aux bestiaux, ou, dans le cas le plus défavorable, elle le laisse où il est.

Il en est autrement dans la production des marchandises. Dans sa forme supérieure, elle suppose que personne ne produit pour lui-même, que chacun produit pour autrui. Chacun doit acheter ce dont il a besoin. Mais la production totale n’est en aucune façon distribuée systématiquement. A chaque producteur de mesurer la demande des marchandises qu’il crée. D’autre part, dans ce mode de production dès qu’il a dépassé le stade inférieur de l’échange, personne, sauf les producteurs de métaux précieux, ne peut acheter avant d’avoir vendu. Telles sont les deux sources d’où découlent les crises.

Pour mieux éclaircir la chose, prenons le cas le plus simple. Sur un marché se rencontrent un possesseur d’argent, un travailleur à une mine d’or par exemple, avec 20 marks d’or ; puis un vigneron avec un petit tonneau de vin, un tisserand avec une pièce de toile, et un meunier avec un sac de farine. Supposons que chacune de ces marchandises ait la même valeur de 20 marks; une autre hypothèse ne ferait compliquer le cas sans rien changer au résultat final. Admettons encore que ces quatre possesseurs de marchandises soient les seuls sur le marché. Admettons encore que chacun ait justement apprécié les besoins de l’autre : le vigneron vend son vin au mineur, et achète avec les 20 marks qu’il a reçus la pièce de toile du tisserand ; celui-ci acquiert le sac de farine avec le prix de sa toile. Chacun quitte le marché satisfait.

L’année suivante nos quatre échangistes se retrouvent. Chacun compte écouler ses produits comme précédemment. Le possesseur d’argent ne fait pas fi du vin du vigneron. Mais celui-ci n’a pas besoin de toile. Peut-être lui faut il employer l’argent à payer une dette, il préfère donc rentrer chez lui avec une chemise déchirée et ne pas acheter de toile. Le vigneron conserve ses vingt marks en poche et rentre à la maison. Le tisserand attend en vain une pratique. Le tisserand attendant, le meunier attend également. La famille du tisserand peut être affamée, désirer vivement qu’il achète le sac de farine, mais le tisserand a produit de la toile qui n’est pas demandée, et comme la toile est superflue, la farine le devient également. Tisserand et meunier n’ont pas d’argent, ils ne peuvent acheter ce dont ils ont besoin ; leur production est une surproduction ainsi que tout ce qui a été produit pour eux, pour continuer l’exemple, la table que le menuisier s’attendait à voir acheter par le meunier.

Les phénomènes les plus essentiels d’une crise économique sont donnés dans cet exemple. Elle n’intervient naturellement pas dans des conditions aussi simples. Aux débuts de la production marchande, chaque exploitation produit plus ou moins en vue des besoins personnels. Dans chaque famille, la production marchande ne constitue qu’une partie de sa production totale. Le tisserand, le meunier de notre exemple possèdent chacun un lopin de terre, du bétail et peuvent attendre tranquillement un peu, jusqu’à ce qu’ils trouvent un acheteur pour leurs marchandises. Au besoin ils peuvent vivre, même s’il ne s’en présente pas.

Mais aux débuts de la production marchande, le marché est encore restreint, on peut l’embrasser facilement du regard, et, bon an mal an, production et consom­mation, toute la vie sociale suit la même voie. Dans la petite communauté d’alors, chacun connaissait parfaitement son client, ses besoins, sa faculté d’achat. Le mécanisme économique restait le même. Le nombre des producteurs, la productivité de leur travail, la quantité de leurs produits, le nombre des consommateurs, leur demande, les sommes d’argent disponibles, toutes ces conditions ne se modifiaient que lentement, et chaque modification était aussitôt notée et prise en considération.

Les choses prirent un autre aspect à l’avènement du commerce des marchandises. Sous son influence, la production pour les besoins personnels passe à l’arrière-plan ; les producteurs de marchandises et plus encore les commerçants sont de plus en plus réduits à vendre leurs articles et le plus rapidement possible. L’ajournement, le retard d’une vente devient de plus en plus fatal. Dans certaines circonstances, il peut conduire à la ruine économique. En même temps, les possibilités d’une stagnation des affaires s’accroissent.

Le commerce des marchandises met en relation les marchés les plus divers, les plus éloignés. Le marché général s’en trouve étendu, mais il est plus difficile à surveiller. D’autant mieux qu’interviennent les intermédiaires entre producteurs et consommateurs que le commerce crée nécessairement. Le commerce et les moyens de transport rendent les marchandises plus mobiles. Il suffit de peu de chose pour les faire affluer en grande masse à un point donné.

L’appréciation de la demande et des stocks disponibles deviennent de moins en moins sûrs. Le développement de la statistique ne supprime pas cette insécurité ; il permet seulement d’arriver à des appréciations générales, qui, sans elle, seraient impossibles à un certain développement de la production marchande. L’ensemble de la vie économique dépend de plus en plus de la spéculation commerciale, et celle-ci est de plus en plus hasardeuse.

De prime abord, le marchand est un spéculateur. La spéculation n’a pas été inventée à la bourse. La spéculation est une fonction nécessaire du capitaliste. Le commerçant, en spéculant, en appréciant la demande prévue, en achetant ses marchandises là où elles sont bon marché, c’est à dire sont en excès, et en les vendant là où elles sont chères, c’est-à-dire en nombre restreint, le commerçant aide à mettre quelque ordre dans la complication de la production anarchique des entreprises particulières, indépendantes les unes des autres. Mais il peut s’illusionner sur ses spéculations. D’autant plus qu’il n’a pas le temps de réfléchir beaucoup, il n’est pas le seul commerçant qu’il y ait au monde. Des centaines, des milliers de concurrents sont aux aguets et cherchent à mettre à profit toute conjoncture favorable. Le premier qui la découvre en tire le profit le plus grand. Cela veut dire qu’il faut être prompt, ne pas trop délibérer, ne pas passer trop de temps à s’informer, mais oser : qui ne risque rien, n’a rien. Mais il est possible qu’il subisse une perte. Si, sur un marché, il y a une demande importante d’un article, les marchandises demandée affluent rapidement; jusqu’à ce qu’elles soient en nombre plus considérable que la place ne l’exige. Les prix tombent, le marchand doit vendre à bon marché, souvent à perte, ou chercher un autre débouché, plus rémunérateur pour ses marchandises. A ce jeu, ses pertes peuvent être assez fortes pour le ruiner.

Sous le régime d’une production marchande ayant atteint son développement, il y a toujours trop ou trop peu de marchandises sur un marché. Les économistes bourgeois déclarent que rien n’est mieux, rien n’est plus admirable. Nous pensons autrement. Mais en tout cas, c’est inévitable tant qu’existera la production marchande, à un certain degré de développement. Quoi qu’il en soit, cet ordre de choses, plein de sagesse, peut, en certaines circonstances, faire que, à la suite d’une excitation extraordinaire, l’encombrement d’un marché devienne extrêmement considérable, que, par suite, les pertes des commerçants soient particulièrement étendues et qu’une grande partie d’entre eux, ne pouvant faire honneur à leurs engagements, soient en faillite. Nous nous trouvons alors en présence d’une crise commerciale sous sa forme la plus remarquable.

D’un côté, développement du système des transports, de l’autre le progrès du crédit personnel permet d’inonder subitement un marché avec des marchandises. Mais cette évolution favorise ainsi les crises et étend leurs dévastations.

Les crises devaient rester limitées en étendue et en profondeur tant que la petite exploitation constituait la forme de production prédominante. Il était impossible que, sous l’action d’une impulsion quelconque la masse des produits créés en vue du marché général s’accrût rapidement. Sous le régime de la petite exploitation du métier, la production est incapable de se développer vite. Elle ne peut être augmentée par le nombre des travailleurs : en temps ordinaire, elle emploie, en effet, tous les membres susceptibles de travail des couches de la population qui s’y consacrent. Elle ne peut être accrue que par l’intensité du travail de l’individu, allongement du temps de travail du dimanche, etc. Mais l’artisan, l’ouvrier indépendant du bon vieux temps goûtait fort peu ces mesures alors qu’il n’avait pas encore à soutenir la concurrence de la grande industrie. S’accommodait-il cependant du surtravail, le résultat n’était pas bien considérable : la productivité du travail était encore faible.

La situation change au moment où naît la grande industrie capitaliste. Non seulement elle développe, à un point de vue qu’on ne soupçonnait pas auparavant, tous les moyens accessoires qui permettent au commerce d’inonder rapidement les marchés de marchandises ; non seulement elle transforme le marché en un marché universel, qui embrasse toute la terre ; non seulement elle augmente le nombre des intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs, mais elle permet encore à la production de suivre les moindres impulsions du commerce et de se développer par bonds.

Aujourd’hui, les travailleurs sont complètement soumis au capitaliste ; celui-ci peut augmenter leurs heures de travail, supprimer le repos du dimanche, le repos de la nuit. Cette circonstance permet aux capitalistes de développer la production plus rapidement qu’ils ne le pouvaient autrefois. Mais, aujourd’hui, que la productivité du travail s’est considérablement accrue, une heure de surtravail représente un dévelop­pe­ment de la production beaucoup plus considérable qu’à l’époque du métier. Les capitalistes peuvent également donner rapidement de l’extension à leurs exploitations. Grâce surtout au crédit, le capital est une grandeur très élastique, très extensible. Les affaires actives accroissent la confiance, attirent l’argent, raccourcissent le temps de roulement d’une partie du capital, en augmentent par suite l’efficacité, etc. Mais le point le plus important est que le capital dispose toujours d’une armée industrielle de réserve. Le capitaliste est donc toujours en état d’augmenter son exploitation, d’embaucher de nouveaux ouvriers, d’accélérer rapidement la production, d’exploiter comme il convient toute conjoncture favorable.

Au début de ce chapitre, nous avons fait voir que, sous le régime de la grande industrie, le capital industriel passe de plus en plus au premier plan et gouverne de plus en plus toute l’organisation capitaliste. Mais, dans l’industrie capitaliste elle-même, certaines de ses branches deviennent directrices, les industries textiles et les industries du fer par exemple. Si l’une d’entre elles subit une impulsion particulière, si, par exemple, un nouveau marché vient à s’ouvrir, la Chine, si l’on se met tout à coup à entreprendre la construction de grandes lignes de chemins de fer en Amérique, par exemple, non seulement elle prend une extension rapide, mais elle entraîne aussitôt dans son mouvement tout le monde économique. Les capitalistes étendent leurs entreprises, en fondent de nouvelles, augmentent la dépense de matières premières et accessoires ; on engage de nouveaux ouvriers, la rente foncière, les profits, les salaires montent. Pour les marchandises les plus diverses, la demande s’élève, les industries les plus variées commencent à participer à l’élan donné qui ne tarde pas à devenir général. Chaque entreprise semble devoir réussir, la confiance devient aveugle, le crédit illimité ; quiconque a quelque argent cherche à l’engager à intérêt ; quiconque profite de la hausse des rentes et des bénéfices cherche à en transformer une partie en capital. Le délire est général.

Pendant que la production se développait d’une façon gigantesque, les besoins du marché trouvaient satisfaction. On n’en continuait pas moins à produire. On ne sait rien de son voisin. Si quelque capitaliste, dans un moment de lucidité, a quelque scrupule, il est emporté par la nécessité de profiter de la conjoncture et de ne pas se laisser dépasser dans la course de la concurrence. Ce sont les derniers que les chiens mordent. L’écoulement des marchandises surproduites devient de plus en plus difficile, de plus en plus lent. Les magasins se remplissent, mais l’ivresse ne tombe pas. Une maison de commerce est obligée de payer les marchandises prises à crédit à un fabricant, il y a plusieurs mois. Les marchandises restent invendues. Le commer­çant les possède, mais n’a pas d’argent. Il ne peut remplir ses engagements, il fait faillite. Le fabricant, lui aussi, a des paiements à effectuer; son débiteur ne le payant pas, il est également perdu. Les banqueroutes se suivent. La consternation est universelle. La peur aveugle remplace la confiance aveugle. La panique est générale. Le krach est complet.

Toute la vie économique est profondément troublée. L’entreprise qui ne repose pas sur une base bien solide se ruine. Ce ne sont pas seulement les spéculations qui se trouvent atteintes, mais les maisons qui en temps ordinaire arrivaient encore difficilement à ne pas sombrer. C’est aux époques de crise que l’expropriation des paysans, des artisans et des petits capitalistes s’effectue le plus rapidement. Mais plus d’une entreprise importante succombe également et nul n’est assuré de n’être pas entraîné dans cette catastrophe générale. Ceux des grands capitalistes qui restent debout font un riche butin. Aux époques de crise, en effet, les petites gens sont expropriées, mais ce n’est pas tout, les exploitations sont réunies en peu de mains et les grandes fortunes trouvent plus de facilité à se développer qu’auparavant.

Mais personne ne sait s’il restera debout, s’il survivra à la crise ; et pendant celle-ci, jusqu’à ce que le cours ordinaire des affaires soit de nouveau dans son état normal, tous les traits effroyables du mode de production actuel sont poussés au comble : l’insécurité, la misère, la prostitution, le crime s’accroissent. On voit de la façon la plus claire que les moyens de production actuels deviennent de moins en moins compatibles avec la production des marchandises, que la propriété privée des moyens de production est une calamité surtout pour les non possédants, mais en fin de compte également pour les possédants.

Quelques économistes attendent des trusts la suppression des crises. Rien de moins fondé que cet espoir.

Une réglementation de la production par les trusts suppose qu’ils s’étendent à toutes les branches de production importantes et ont une base internationale, s’impo­sent à tous les pays où sévit le mode de production capitaliste. Jusqu’à présent il n’existe pas de trust unique pour toute une branche d’industrie importante. Les trusts internationaux sont fort difficiles à constituer, et aussi difficiles à maintenir. Il y a plus de cinquante ans, Marx a déjà remarqué que non seulement la concurrence crée le monopole, mais encore que le monopole créait la concurrence. Plus considérables les profits que rapporte un trust, plus est grand le danger de voir un capitaliste puissant, laissé à l’écart, chercher à s’emparer de ces bénéfices en fondant une entre­prise concurrente. Les cartels et les trusts eux-mêmes deviennent l’objet et la cause de spéculations commerciales. Considérés comme des obstacles à la surproduction, ils ne rempliront pas en général cet office. Leur rôle n’est pas d’empêcher la surproduction mais d’en faire retomber les conséquences des capitalistes sur les ouvriers et sur les consommateurs. Ils sont destinés à permettre aux gros capitalistes de traverser la crise, de restreindre momentanément la production, de congédier des ouvriers, etc., sans que le profit s’en trouve atteint.

Mais admettons pour une fois le cas le moins vraisemblable supposons que l’on réussisse à organiser en trusts les grandes industries de l’univers, rigoureusement disciplinées sur une base internationale. Quelle serait la conséquence de cet état de choses ? En mettant les choses au mieux, la concurrence entre les capitalistes d’une même branche d’industrie ne serait supprimée que pour un côté. Il serait trop long de rechercher quelles conséquences entraînerait le maintien des autres aspects de la concurrence qui subsisteraient. Tenons nous en à un point : plus le commerce disparaît entre patrons d’une même branche d’industrie, plus s’accuse l’antagonisme entre eux et les patrons des autres branches auxquels les produits des premiers sont indispensables. A mesure que les luttes entre les divers producteurs de la même branche cessent, les rivalités s’accusent entre producteurs et consommateurs (ce dernier terme étant pris dans son sens le plus large). Mais en ce sens, chaque producteur est également consommateur. Le filateur de coton, abstraction faite de sa consom­mation personnelle, est consommateur de coton, de houille, de machines, d’huile, etc. Dès lors, la classe capitaliste tout entière ne se composera plus d’indivi­dus, mais de groupes qui se combattront de la façon la plus acharnée

Aujourd’hui, chaque capitaliste s’efforce de produire autant que possible, de jeter sur le marché autant de marchandises que possible. Plus il écoule de produits, plus il empoche de profits, toutes choses égales d’ailleurs. Seulement ses calculs sur la quantité de produits qu’il croit pouvoir être absorbés par le marché, et la grandeur de son capital imposent une limite à sa production. Par contre, quand la trustification est générale, nous n’arrivons pas à une réglementation de la production et par suite à la suppression des crises comme quelques optimistes veulent nous le faire croire; nous obtenons ce résultat : chaque trust cherche d’une façon générale à produire aussi peu que possible. Car plus la masse des marchandises est petite, plus les prix sont élevés. Le procédé employé autrefois par les marchands, qui, quand le marché était surchargé détruisaient une partie du stock disponible pour vendre le reste à des prix plus profitables, deviendra la règle générale. Il est clair que la société ne peut dès lors plus subsister. Si chaque trust tend à la sous-production, chacun d’eux doit également forcer les autres trusts dont il emploie les produits à la surproduction. Il y a bien des moyens d’arriver à ce résultat. Le plus simple est de restreindre sa consommation plus que l’autre trust ne restreint sa production. Une autre méthode consiste encore à s’adresser à la science et à lui demander de fournir un succédané de la marchandise dont la production est limitée. Un troisième procédé est d’amener les consommateurs à produire eux-mêmes ce dont ils ont besoin.

Supposons que les mines de cuivre se constituent en trusts, limitent la production du cuivre et en augmentent le prix. Que sera la conséquence ? Des industriels qui emploient le cuivre dans leurs entreprises, les uns fermeront leurs ateliers en attendant des temps plus favorables, d’autres chercheront à remplacer le cuivre par d’autres métaux ; d’autres enfin acquerront eux-mêmes des mines de cuivre, ou en exploiteront, et échapperont ainsi à la dépendance du trust du cuivre. A la fin le trust se brisera, fera faillite : ce sera l’origine d’une crise.

Si cela ne réussit pas, la sous-production du cartel créera une réduction artificielle de la production, c’est-à-dire une crise , dans ces branches de l’industrie qui consom­ment les produits du cartel sous forme de matières premières ou d’outils.

Les trusts ne suppriment donc pas les crises. S’ils devaient avoir quelque effet en ce sens, ce pourrait être à la rigueur le suivant : les crises prendraient une autre forme, mais cette forme ne serait pas meilleure. Les faillites ne cesseraient pas de se pro­duire. La différence serait qu’elles prendraient une extension beaucoup plus considé­rable, elles n’atteindraient plus seulement des capitalistes isolés, mais des groupes entiers de capitalistes et, avec ces derniers, la grande masse des existences qui en dépendent. Les trusts ne peuvent supprimer les crises ; mais ce qu’ils peuvent, c’est causer des crises, beaucoup plus néfastes que tout ce qui s’est produit antérieurement en ce genre.

Ce n’est que si tous les trusts s’étaient fondus en un seul qui aurait en mains l’ensemble des moyens de production de toutes les nations capitalistes, si la propriété des instruments de production était abolie en fait, ce n’est qu’alors que la constitution des trusts rendrait possible la suppression des crises. A un certain moment du développement économique, les crises sont inévitables tant que subsiste la propriété privée des moyens de production. Il importe peu de supprimer les mauvais côtés de la propriété privée si on la laisse, elle, subsister comme auparavant.

9 : Surproduction chronique.

A côté de ces crises périodiques, à côté de cette surproduction momentanée qui a pour effet la destruction momentanée de valeurs et le gaspillage momentané de forces, se développe avec une puissance de plus en plus considérable la surproduction chronique, le gaspillage chronique de forces.

Nous avons vu que la révolution technique se poursuivait sans interruption ; son domaine est de plus en plus vaste. Tous les ans, de nouvelles branches d’industrie, de nouvelles contrées sont conquises par la production capitaliste en grand. Aussi la productivité du travail ne cesse-t-elle de s’accroître sans cesse et avec une rapidité de plus en plus grande (si l’on considère la totalité des sociétés capitalistes). En même temps, l’accumulation de nouveau capital se poursuit d’une façon continue. Plus l’exploitation de l’ouvrier isolé, plus le nombre des travailleurs exploités augmentent (non seulement dans un pays, mais dans tous les pays où règne le régime capitaliste), et plus aussi s’accroît la masse de la plus-value ; la quantité de plus-value, la masse de richesse que la classe capitaliste peut réserver et transformer en capital devient de plus en plus considérable. Aussi la production capitaliste ne peut elle s’arrêter à un moment donné et conserver une extension déterminée. Pour elle, son constant développement et le développement de son marché est une question d’existence. Pour elle, s’arrêter c’est mourir. Alors qu’autrefois les artisans et les paysans d’un pays produisaient bon an mal an à peu près la même quantité de marchandises, que la production ne faisait que suivre la population dans son accroissement, le mode de production capitaliste a pour condition une extension ininterrompue de la production. Toute entrave qui y est apportée affecte la société, et le malaise est d’autant plus douloureux, d’autant moins supportable qu’il dure plus longtemps. Des extensions momentanées du marché provoquent momentanément une extension de la production ; mais, en outre, les conditions de production elle-même font naître une tendance continue à cette extension de la production. Au lieu d’avoir sa raison dans l’extension du marché, ce développement de la production rend indispensable un développement constant de ce marché.

Mais depuis, cet accroissement ne se produit plus sans difficulté dans ces trois dernières dizaines d’années et souvent pour de longues périodes. Je veux dire qu’il se produit toujours, mais tandis que la production tend à se développer avec une rapidité de plus en plus considérable, l’extension du marché se poursuit avec une lenteur de plus en plus grande.

Sans doute, le domaine dont la production capitaliste peut faire son marché est énorme ; elle franchit toutes les frontières locales et nationales ; elle doit faire son marché de toute la terre. Mais elle a rendu la terre fort petite. Il y a cent ans encore, à l’exception des parties occidentales de l’Europe, quelques côtes et quelques îles situées dans les autres parties du monde formaient uniquement le marché de l’indus­trie capitaliste, qu’exerçait surtout l’Angleterre. Cependant telles étaient l’énergie et la rapacité des capitalistes, de leurs champions et de leurs complices, les moyens dont ils disposaient étaient si puissants qu’aujourd’hui presque tous les pays du monde sont ouverts à l’industrie capitaliste non plus uniquement anglaise, mais européenne. Actuellement, à l’exception de la Chine, on ne trouve guère à ouvrir encore que des marchés où il n’y a à récolter que la fièvre – et des coups.

Le développement étonnant pris par les transports permet de mieux exploiter chaque année les divers marchés ; mais précisément chez les peuples qui ne sont pas complètement sauvages, mais ont une certaine civilisation et certains besoins, le marché change de plus en plus d’aspect. L’entrée des marchandises fabriquées par la grande industrie tue partout les petites exploitations locales, non seulement en Europe, mais ailleurs encore ; le paysan et l’artisan deviennent des prolétaires. Il en résulte deux modifications importantes sur chacun des marchés de l’industrie capitaliste. La puissance d’achat de la population est diminuée, et l’augmentation de l’écoulement rencontre là un obstacle. De plus, et c’est encore plus important, un prolétariat étant créé, les bases nécessaires à l’établissement du mode de production capitaliste existent. La grande industrie européenne se creuse donc elle-même sa propre fosse. A un certain moment de l’évolution, chaque nouvelle extension du marché est marquée par l’apparition d’un nouveau concurrent. La grande industrie des États-Unis, vieille un peu plus d’une génération, est sur le point non seulement de se rendre complètement indépendante de l’industrie européenne, mais encore de confisquer à son profit le marché de toute l’Amérique. L’industrie russe, plus jeune encore, commence à fournir à elle seule de marchandises industrielles le domaine immense que la Russie possède en Europe et en Asie. Les Indes orientales, la Chine, le Japon, l’Australie se développent et deviennent des États industriels qui se suffiront tôt ou tard à ce point de vue. Bref, il semble que nous nous approchions du moment où le marché, ouvert à l’industrie européenne, non seulement sera incapable d’exten­sion, mais commencera même à diminuer. Ce serait tout simplement le signal de la banqueroute pour toute la société capitaliste.

D’ailleurs, depuis quelque temps déjà, le marché s’étend beaucoup trop lentement, eu égard aux besoins de la production capitaliste. Celle-ci rencontre de plus en plus d’obstacles; il lui devient impossible de développer pleinement toutes ses forces productives. Les époques de prospérité économique deviennent de plus en plus courtes, les périodes de crise de plus en plus longues, surtout dans les pays où l’industrie est de date ancienne, comme l’Angleterre et la France. Les nations où le mode de production capitaliste commence seulement à fleurir, comme l’Amérique ou l’Allemagne, peuvent connaître encore des périodes de prospérité assez longues. Par contre, il existe des pays où le capitalisme est d’introduction récente et qui ont à subir des périodes de prospérité fort courtes et de longues périodes de crise, l’Autriche et la Russie, par exemple.

Par suite, la masse des moyens de production qui ne sont pas suffisamment exploités, ou ne le sont même pas du tout, s’accroît, ainsi que la quantité de richesses qui se perdent sans être utilisées et le nombre des forces de travail mises au repos. Et ici il faut considérer non seulement les troupes de sans-travail, mais encore ces innombrables parasites qui ne cessent de se multiplier et qui, ne pouvant exercer une activité productrice, cherchent à assurer leur misérable existence en se livrant à des travaux aussi divers qu’inutiles et exténuants, petits intermédiaires, aubergistes, agents, etc. Puis entrent encore en ligne de compte la foule énorme des miséreux, sous leurs aspects les plus variés ; les charlatans, grands et petits ; les criminels, les prostituées avec les souteneurs et autres personnes qui dépendent de celles-ci ; la nombreuse troupe de ceux qui entrent au service personnel des possédants ; enfin les soldats : l’accroissement constant des armées dans ces vingt dernières années aurait été à peine possible sans la surproduction, qui permettait à l’industrie de renoncer à autant de forces de travail.

La société capitaliste commence à étouffer de sa propre abondance. Elle devient de moins en moins capable d’assurer leur plein développement aux forces productives qu’elle a créées. Celles-ci doivent chômer de plus en plus, des quantités de plus en plus considérables de produits doivent être gaspillés sans utilité pour que cette société puisse se maintenir.

Le mode de production capitaliste, le remplacement de la petite industrie par la grande industrie capitaliste, dont les moyens de production sont la propriété privée d’un petit nombre, où les ouvriers sont des prolétaires qui ne possèdent rien ; ce mode de production permit d’augmenter à l’infini la force productive du travail, extrême­ment limitée sous le régime du métier et de l’agriculture paysanne. Le rôle de la classe capitaliste consistait à arriver à ce résultat. Elle a résolu le problème en affligeant, il est vrai, les masses populaires qu’elle expropriait et exploitait de maux effroyables. Mais elle l’a cependant résolu. Cette clause était aussi nécessaire, historiquement, que les deux bases qui la rendent possible, la production marchande et la propriété privée des moyens de production et des produits, étroitement liée à cette dernière.

Mais si la classe capitaliste et ses deux fondements étaient historiquement néces­saires, ils ne le sont plus actuellement. Les fonctions de la classe capitaliste échoient de plus en plus à des employés à gages ; la grande majorité des capitalistes n’a plus pour objet que de dépenser ce que d’autres ont produit. Le capitaliste est devenu actuellement aussi inutile que l’était le seigneur féodal il y a cent ans.

Bien mieux. Comme la noblesse féodale au siècle passé, la classe capitaliste est déjà un obstacle à un développement ultérieur. La propriété privée des moyens de production a depuis longtemps cessé d’assurer à chaque producteur la possession de ses produits, la liberté. Pour toute la population des nations capitalistes, cette pro­priété et cette liberté sont sur le point de disparaître. La base de la société devient de plus en plus le moyen de détruire toutes les forces de la société. Ce qui était un moyen d’exciter la société à développer le plus rapidement possible ses forces productives est devenu un moyen de forcer la société à gaspiller, à inutiliser ses forces productives.

Ainsi, la propriété privée des moyens de production change sa nature originelle en son contraire, non seulement pour les producteurs des petites exploitations, mais encore pour toute la société. Jadis, ce mode de propriété accélérait la marche de l’évolution sociale. La propriété privé est aujourd’hui la cause de la corruption, de la banqueroute de la société.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus de savoir si l’on veut ou non maintenir la propriété privée des moyens de production. Sa disparition est certaine. La question qui se pose est la suivante : La propriété privée des moyens de production doit elle entraîner dans sa chute la société tout entière ; la société, doit elle, au contraire, se débarrasser du fardeau néfaste qui l’écrase, pour, devenue libre et en possession de nouvelles forces, continuer à suivre la voie que lui prescrivent les lois de l’évolution ?


Notes

[1] Strictement, le fermage n’est pas la rente foncière. Le fermage contient, la plupart du temps, un intérêt du capital. Mais, pour le but que nous recherchons, nous pouvons cependant considérer le fermage et la rente foncière comme identiques.


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