1920

Thèses antiparlementaires présentées au nom de la fraction communiste abstentionniste du parti socialiste italien au II° congrès de l’Internationale Communiste (juillet-août 1920). Lénine s' y oppose par son discours sur le parlementarisme du 2 août 1920. 

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Thèses sur le parlementarisme

II° congrès de l’Internationale Communiste

Amedeo Bordiga

1920


  1. Le Parlement est la forme de représentation politique propre au régime capitaliste. La critique de principe que font les communistes marxistes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise en général démontre que le droit de vote ne peut empêcher que tout l’appareil gouvernemental de l’Etat ne constitue le comité de défense des intérêts de la classe capitaliste dominante. En outre, bien que ce droit soit accordé à tous les citoyens de toutes les classes sociales dans les élections aux organes représentatifs de l’Etat, ce dernier ne s’en organise pas moins en instrument historique de la lutte bourgeoise contre la révolution prolétarienne.

  2. Les communistes nient carrément que la classe ouvrière puissent conquérir le pouvoir en obtenant la majorité parlementaire. Seule la lutte révolutionnaire armée lui permettra d’atteindre ses objectifs. La conquête du pouvoir par le prolétariat, point de départ de l’œuvre de construction économique communiste, implique la suppression violente et immédiate des organes démocratiques qui seront remplacés par les organes du pouvoir prolétarien : les Conseils ouvriers. La classe des exploiteurs étant ainsi privée de tout droit politique, le système de gouvernement et de représentation de classe, la dictature du prolétariat, pourra se réaliser. La suppression du parlementarisme est donc un but historique du mouvement communiste. Nous disons plus : la première forme de la société bourgeoise qui doit être renversée, avant la propriété capitaliste et avant la machine bureaucratique et gouvernementale elle-même, c’est précisément la démocratie représentative.

  3. Ceci vaut également pour les institutions municipales et communales de la bourgeoisie qu’il est faux au point de vue théorique d’opposer aux organes de gouvernement, leur appareil étant en fait identique au mécanisme gouvernemental de la bourgeoisie. Le prolétariat révolutionnaire doit également les détruire et les remplacer par les soviets locaux de députés ouvriers.

  4. Alors que l’appareil exécutif militaire et politique de l’Etat bourgeois organise l’action directe contre la révolution prolétarienne, la démocratie constitue un moyen de défense indirecte en répandant dans les masses l’illusion qu’elles peuvent réaliser leur émancipation par un processus pacifique et que l’Etat prolétarien peut lui aussi prendre la forme parlementaire, avec droit de représentation pour la minorité bourgeoise. Le résultat de cette influence démocratique sur les masses prolétariennes a été la corruption du mouvement socialiste de la Deuxième Internationale dans le domaine de la théorie comme dans celui de l’action.

  5. Actuellement, la tâche des communistes dans leur œuvre de préparation idéologique et matérielle de la révolution est avant tout de libérer le prolétariat de ces illusions et de ces préjugés répandus dans ses rangs avec la complicité des vieux leaders social-démocrates qui le détourne de sa voie historique. Dans les pays où le régime existe déjà depuis longtemps et s’est profondément ancré dans les habitudes des masses et dans leur mentalité tout comme dans celle des partis social-démocrates traditionnels, cette tâche revêt une importance particulière et vient au premier rang des problèmes de la préparation révolutionnaire.

  6. Dans la période où la conquête du pouvoir ne se présentait pas comme une possibilité proche pour le mouvement international du prolétariat et où ne se posait pas non plus le problème de sa préparation directe à la dictature, la participation aux élections et l’activité parlementaire pouvait encore offrir des possibilités de propagande, d’agitation, de critique. D’autre part, dans les pays où la révolution bourgeoise est encore en cours et crée des institutions nouvelles, l’intervention des communistes dans les organes représentatifs en formation peut offrir la possibilité d’influer sur le développement des événements pour que la révolution aille jusqu’à la victoire du prolétariat.

  7. Dans la période historique actuelle ( ouverte par la fin de la guerre mondiale avec ses conséquences sur l’organisation sociale bourgeoise ; par la révolution russe, première réalisation de la conquête du pouvoir par le prolétariat, et par la constitution de la nouvelle Internationale en opposition au social-démocratisme des traîtres ) et dans les pays où le régime démocratique a depuis longtemps achevé sa formation, il n’existe plus, au contraire, aucune possibilité d’utiliser la tribune parlementaire pour l’œuvre révolutionnaire des communistes, et la clarté de la propagande non moins que la préparation efficace de la lutte finale pour la dictature exigent que les communistes mènent une agitation pour le boycottage des élections par les ouvriers.

  8. Dans ces conditions historiques, le problème central étant devenu la conquête révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat, toute l’activité politique du parti de classe doit être consacrée à ce but direct. Il est nécessaire de briser le mensonge bourgeois qui veut que tout heurt entre les partis politiques adverses, toute lutte pour le pouvoir se déroule dans le cadre du mécanisme démocratique, à travers les élections et les débats parlementaires. On ne pourra y parvenir sans rompre avec la méthode traditionnelle qui consiste à appeler les ouvriers à voter – côte à côte avec les membres de la classe adverse – sans mettre fin au spectacle de délégués du prolétariat travaillant sur le même terrain parlementaire que ses exploiteurs.

  9. La dangereuse conception qui réduit toute action politique à des luttes électorales et à l’activité parlementaire n’a été que trop répandue par la pratique ultra-parlementaire des partis socialistes traditionnels. D’autre part, le dégoût du prolétariat pour cette pratique de trahison à préparé un terrain favorable aux erreurs des syndicalistes et des anarchistes qui dénient toute valeur à l’action politique et aux fonctions du parti. C’est pourquoi les partis communistes n’obtiendront jamais un large succès dans la propagande pour la méthode révolutionnaire marxiste s’ils n’appuient leur travail direct pour la dictature du prolétariat et pour les conseils ouvriers sur l’abandon de tour contact avec l’engrenage de la démocratie bourgeoise.

  10. La très grande importance attribuée en pratique à la campagne électorale et à ses résultats, le fait que pour une période fort longue le parti lui consacre toutes ses forces et toutes ses ressources ( hommes, presse, moyens économiques ) concourt, d’un côté, malgré tous les discours publics et toutes les déclarations théoriques, à renforcer la sensation que c’est bien là l’action centrale pour les buts communistes et, de l’autre, provoque l’abandon presque complet du travail d’organisation et de préparation révolutionnaire, donnant à l’organisation du parti un caractère technique tout à fait contraire aux exigences du travail révolutionnaire légal ou illégal.

  11. Pour les partis qui, par décision de la majorité, sont passés à la Troisième Internationale, le fait de continuer l’action électorale interdit la sélection nécessaire ; or, sans l’élimination des éléments social-démocrates, la Troisième Internationale manquera à sa tâche historique et ne sera pas l’armée disciplinée et homogène de la révolution mondiale.

  12. La nature même des débats au parlement et autres organes démocratiques exclut toute possibilité de passer à la critique de la politique des partis adverses, à une propagande contre le principe même du parlementarisme, à une action qui dépasse les limites du règlement parlementaire. De la même manière il est impossible d’obtenir le mandat qui donne le droit à la parole si l’on refuse de se soumettre à toutes les formalités établies par la procédure électorale. Le succès de l’escrime parlementaire ne sera que fonction de l’habileté à manœuvrer l’arme commune des principes sur lesquels se fonde l’institution elle-même et des astuces du règlement ; de même, le succès de la campagne électorale se jugera toujours et uniquement sur le nombre de voix ou de mandats obtenus.

    Tous les efforts des partis communistes pour donner un caractère tout à fait différent à la pratique du parlementarisme ne pourront pas ne pas conduire à l’échec les énergies dépensées dans ce travail de Sisyphe. La cause de la révolution communiste exige instamment qu’elles se dépensent au contraire sur le terrain de l’attaque directe du régime de l’exploitation capitaliste.


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